Bresse Chalonnaise
Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Les Âmes du Bocage ou quand le Chasseur Maudit et le Berger Lustique hantent les nuits de la Bresse bourguignonne
Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI
Publié le 21 Octobre 2025 à 23h00
Entre haies et étangs, survivent deux récits oubliés, celles de deux âmes rurales condamnées pour avoir défié le sacré. Plus de détails avec Info Chalon.
Aux confins orientaux de la Saône-et-Loire, là où la plaine de la Bresse bourguignonne, pays de brume et de mémoire, se couvre de haies, d'étangs et de futaies, les anciens racontaient que les chemins ne sont jamais vraiment vides.
Entre Pierre-de-Bresse, Frangy-en-Bresse et Sornay, on disait qu'à la tombée du jour, les haies bruissent d'histoires du temps jadis — celles de deux hommes que la terre bressane n'a jamais tout à fait digérés : le Chasseur Maudit et le Berger Lustique.
Des légendes nées du bocage, où le Diable aime encore souffler dans les flûtes et courir sous le vent...
Le Chasseur Maudit ou celui qui tira sur le dimanche
C'était, dit-on, au siècle des fusils à pierre et des sabots ferrés. Un paysan de la Bresse, grand chasseur de son état, ne pouvait s'empêcher de battre la campagne, même les jours saints. Il connaissait les sentiers, les coulées de lièvres, les mares où viennent boire les bêtes au lever du brouillard.
Mais un dimanche de vendanges, alors que les cloches appelaient à la messe, il préféra courir la garenne. Il jura, railleur :
«Dieu garde ses saints, moi je garde mes chiens !»
Le coup partit — un corbeau tomba.
Mais aussitôt, le tonnerre roula sans nuage, les chiens hurlèrent, et l'homme sentit le sol s'ouvrir sous ses pas.
Depuis ce jour, disent les Bressans, on entend, les soirs d'octobre, un galop sans cavalier filer entre les haies de Pierre-de-Bresse : le Chasseur Maudit, condamné à courir l'éternité pour avoir défié le repos du Seigneur*.
Les vieilles femmes ajoutent qu'il précède toujours le vent d'automne, et que ses chiens hurlent avant les tempêtes.
Le Berger Lustique : celui qui riait du Diable
Un autre conte, plus souriant d'abord, mais tout aussi moral, circule encore autour de Fretterans et Authumes.
Un berger, nommé Lustique pour sa langue bien pendue, gardait les troupeaux communaux. Il aimait jouer de la flûte et se moquer du curé, prétendant qu'il ferait danser les anges eux-mêmes s'ils passaient par là.
Un soir, un étranger en manteau sombre l'aborda :
«Joue pour moi, berger, et je t'apprendrai un air que nul mortel ne sait».
Le berger, flatté, souffla dans sa flûte — et la musique s'éleva, claire comme une eau neuve.
Mais quand il voulut s'arrêter, ses doigts refusaient d'obéir. L'air tournoyait, de plus en plus rapide, et les moutons, pris de folie, bondissaient autour de lui.
On dit que le lendemain, on retrouva seulement sa houlette et sa flûte brisées, et que les soirs de pleine lune, un air de pipeau s'entend sur les pâtures.
Les anciens y voyaient l'avertissement qu'on ne raille pas le Diable ni les choses du sacré, même sous le rire et la musique.
Symbolique et portée morale
Ces deux récits, typiques de la Bresse du XIXème siècle, condensent la sagesse populaire locale :
• Le Chasseur Maudit punit l'orgueil et l'irrévérence du travail dominical — un thème cher à la piété chrétienne rurale.
• Le Berger Lustique incarne la légèreté moqueuse du paysan qui croit pouvoir charmer le Malin.
Tous deux se situent à la frontière du surnaturel chrétien et du paganisme ancien : la chasse infernale et la musique du diable remontent à des mythes bien plus vieux que la foultitude de paroisses de Bresse.
Mémoire et tradition
Gabriel Gravier, érudit du XIXème siècle et amoureux de la Bresse, avait noté ces récits dans son Index des légendes bressanes, recueillant auprès des conteurs de Pierre-de-Bresse et de ses environs les fragments d'un patrimoine oral en train de disparaître.
Aujourd'hui, ces histoires survivent dans la toponymie (un Bois du Chasseur, un Pré du Diable) et dans les veillées contées lors des fêtes du terroir.
Car la Bresse, terre de brouillard et de marais, a toujours gardé la mémoire des pas qu'on n'entend plus.
À suivre…
Des collines du Morvan aux plaines de Bresse, les âmes de Saône-et-Loire ne reposent jamais tout à fait.
Mais demain, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire s'arrêtera aux portes de Brancion, là où les vieilles pierres gardent le murmure d'un serment tragique : celui d'Ermeline et du chevalier Eulalius, amants maudits dont le sang aurait scellé le trésor du château.
Entre croisade, jalousie et revenance, une légende où l'amour défie la mort et où les couloirs du donjon semblent encore battre au rythme d'un cœur brisé.
*Cette légende, relevée par Gabriel Gravier et transmise dans les veillées de Pierre-de-Bresse, rejoint le vaste motif européen du Chasseur sauvage ou Chasse infernale, ici adapté à la plaine bressane.
Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati
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