Société
Le monde carcéral au prisme du film «De Sas en Sas»
Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI
Publié le 24 Octobre 2025 à 09h30
Un film percutant et un débat sans détour sur la réalité du monde carcéral. Plus de détails avec Info Chalon.
Mardi 14 octobre 2025, 20 heures, la salle du Mégarama Chalon où a été projeté «De Sas en Sas» (2016) de Rachida Brakni était bien remplie. Le film, tourné dans un parloir de prison, met en scène la tension et les émotions des femmes venues rendre visite à leurs proches détenus. Un huis clos percutant qui a suscité de nombreuses réactions dans la salle.
Une projection suivie d'un ciné-débat animé par Richard Montavon, journaliste au Journal de Saône-et-Loire (JSL).
Autour de lui, deux invités de marque pour nous éclairer sur les réalités souvent méconnues du monde carcéral : Élodie Bonavita, directrice du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, et Hamid Benalaya, directeur du Service pénitentiaire d’insertion et de probation de Saône-et-Loire (SPIP 71).
Ce ciné-débat, organisé dans le cadre des Journées nationales des prisons par le Collectif Prison de Varennes-le-Grand, a réuni des professionnels et un public visiblement avide d'échanges.
Tous deux ont livré un éclairage concret sur les réalités du monde carcéral, souvent méconnues du grand public.
«On ne ferme pas les yeux»
Dès les premières interventions, Élodie Bonavita a tenu à rappeler la rigueur et les limites de ces lieux de rencontre. «On ne vient pas au parloir pour avoir des relations sexuelles», a-t-elle souligné. «À Varennes-le-Grand, on ne ferme pas les yeux. La position de l’administration, c'est qu’on n’a pas à leur imposer ça», ajoute la directrice du centre pénitentiaire.
Ces faits, lorsqu'ils surviennent, peuvent relever du délit, a-t-elle précisé, rappelant le cadre légal strict qui régit les visites et la nécessaire vigilance du personnel.
«Le film rend bien cette tension entre la sécurité et le lien humain, entre l'enfermement et la nécessité de maintenir des relations familiales», a souligné Élodie Bonavita.
La directrice a également insisté sur le rôle essentiel de ces moments d'échange :
«Le parloir, c'est souvent le seul lien avec l'extérieur. Il structure la vie du détenu».
Une «rythmicité» importante, selon elle : un parloir par semaine, parfois plus pour les condamnés que pour les prévenus. Elle a également évoqué les unités de vie familiale, permettant aux détenus de partager quelques heures avec leurs proches dans un cadre plus intime et apaisé.
Familles, usure et solidarité
Dans le public figuraient plusieurs aumôniers de différents cultes, dont Philippe Vidal, président du conseil presbytéral de l'Église protestante unie de France (EPUF) de Chalon et Tournus, et Ahmed Belghazi, l'imam de la mosquée du centre-ville de Chalon-sur-Saône. Leur présence a rappelé l'importance de l'accompagnement spirituel au sein des établissements pénitentiaires.
De nombreuses questions ont porté sur les conditions de détention, le rôle du SPIP dans la réinsertion, ou encore les difficultés des familles face à l'incarcération d'un proche.
Les échanges ont fait émerger un constat partagé : la prison touche tout un écosystème.
De son côté, Hamid Benalaya a insisté sur «l'importance du suivi après la détention, pour donner un sens à la peine et éviter la récidive».
«La prison, c'est une épreuve pour la famille», a confié Hamid Benalaya, évoquant «l'usure, la fatigue, le côté désabusé et la frustration» des proches de détenus.
Une solidarité existe néanmoins, «sur certaines choses», entre familles de détenus, a noté la directrice, une forme de lien social qui perdure malgré la dureté du contexte.
Entre quotidien carcéral et perspectives de réinsertion
Le débat a également abordé la vie quotidienne en détention.
«La cantine est le supermarché des prisons», a expliqué Élodie Bonavita. Les détenus disposent d'un catalogue de produits à acheter, selon leurs moyens.
Ont aussi été évoqués les troubles psychologiques, les concessions d'ateliers, les placements extérieurs, et plus globalement l'efficacité du système carcéral, notamment pour les plus jeunes.
«L'incarcération est le dernier rempart pour les jeunes», a estimé Hamid Benalaya, tout en reconnaissant que son effet dissuasif reste relatif.
Le directeur du SPIP a insisté sur l'importance du travail d'accompagnement :
«L'insertion passe par l'adhésion de l'incarcéré. Tous les détenus finissent par sortir, mais avec quels moyens ?»
Il a aussi été question de justice restaurative, un dispositif qui permet aux auteurs et aux victimes d'échanger dans un cadre sécurisé. Une démarche encore peu développée faute de ressources suffisantes.
«Les moyens manquent», a regretté une personne dans le public, faisant écho à un constat largement partagé.
Une institution sous tension
Interrogée sur les conditions de travail et les besoins des établissements, la directrice de Varennes-le-Grand n'a pas éludé la question. «Il manque plus de 4000 postes toutes professions confondues dans l'administration pénitentiaire», a-t-elle rappelé.
Elle a également évoqué la période du confinement, «très mal vécue» par les détenus privés de visites, et rappelé qu'aucun mineur non accompagné ne peut rendre visite à un détenu, une règle souvent mal comprise mais imposée par la loi.
Un débat riche et nécessaire
La soirée s'est achevée sur un échange nourri avec le public, où une personne s'est interrogée sur la volonté politique d'améliorer les conditions carcérales et de renforcer les moyens humains.
Au terme de près de deux heures de discussion, Richard Montavon a salué «la qualité des échanges et la franchise des intervenants».
Entre réalités du terrain, contraintes institutionnelles et réflexions citoyennes, le ciné-débat aura permis de lever le voile sur un monde souvent invisible, tout en rappelant que derrière chaque porte de prison, c'est aussi une part de la société qui se joue.
Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati
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