Culture

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Le Klupéa ou le souffle des eaux de la Saône

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 24 Octobre 2025 à 23h00

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Le Klupéa ou le souffle des eaux de la Saône

Sous les ponts de Chalon-sur-Saône, les anciens murmuraient le nom d'un fabuleux poisson, aussi guérisseur que monstrueux. Plus de détails avec Info Chalon.

Sous la vase des fonds de la Saône, quand la rivière retient son souffle, certains disent sentir battre la vie d'un être oublié — le Klupéa, gardien des eaux endormies.

Une ombre sous la rivière
Autrefois, la Saône était dite habitée par des êtres magiques et surnaturels.

Le plus mystérieux d'entre eux portait le nom de Klupéa — un poisson fantastique à l'œil cyclopéen, doté de trois arêtes sur le ventre et le dos.

Dans les croyances celtiques les plus anciennes, il était perçu comme un animal sacré, capable de guérir les malades.

La légende voulait qu'il remonte et redescende la Saône une fois l'an, depuis sa confluence jusqu'à sa source, du côté de Vioménil (Vosges), à deux pas des Monts Faucille.

Arrivé à cette dernière, il plongeait dans la terre pour renaître de l'autre côté du monde.

C'est à cet instant précis, disait-on, que les malades frappés du paludisme devaient toucher un caillou incrusté sur sa tête pour être guéris.

Ainsi, le Klupéa reliait la vie, la mort et la guérison, incarnation aquatique du cycle éternel.

La créature des profondeurs
Les soirs d'été où la Saône s'étend comme un miroir, les bateliers d'autrefois recommandaient de ne pas s'attarder près des arches du vieux pont Saint-Laurent.

On disait qu'à certaines heures, surtout quand la lune montait rouge sur les vases, le Klupéa faisait surface, laissant flotter une haleine de vase et un léger frisson sur l'eau.

Origine et déformation du nom
Le mot Klupéa, d'apparence mystérieuse, possède en réalité une racine savante bien attestée.

Il existe un mot latin, Clupea, racine du genre Clupea (famille des Clupéidés : harengs, sardines, aloses).

Le terme Clupea alosa désigne l'alose vraie, poisson migrateur autrefois présent dans la Saône, et il est documenté depuis Pline l'Ancien dans sa Naturalis Historia (IX, 19).

Il est donc très probable que le nom «Klupéa» soit une francisation ou déformation folklorique du Clupea latin, renforcée par l'ajout du K germanisant pour lui donner un air ancien ou ésotérique.

Cette reconstruction populaire est typique des contes modernes où on part d'un mot savant ou latin, et on le localise en lui prêtant une origine patoise.

Certains plaisantins ou conteurs ont même prétendu que le mot, d'origine incertaine, viendrait d'un vieux parler chalonnais ou bressan — kluper, signifierait, d'après ces dires plutôt vagues, «glouglouter» ou «respirer dans la boue». 

Pris d'un sérieux doute, nous avons interrogé quelques anciens qui parlent encore le bressan. Aucun d'entre eux n'avaient eu connaissance de ce satané verbe. Et aucune trace non plus du mot «kluper» (ou cluper, klouper, etc.) n'existe dans les dictionnaires anciens de patois bourguignons ou chalonnais. Ni dans le Glossaire du patois de Chalon-sur-Saône (1895) de Jules Chevalier, ni dans le Dictionnaire du patois bourguignon (1854) de l'Abbé Claude-François Baudot, pas plus que dans les Glossaires de la Bresse et du Mâconnais du XIXème siècle. 

Dans le Glossaire étymologique du patois de la Bresse-Louhannaise (1873) d'Alphonse Delvaux, e verbe le plus approchant est clapotâ, «remuer doucement l'eau» — ce qui confirme une confusion possible avec le bruit de l'eau, mais aucun mot ne désigne une respiration ou un souffle vaseux.

Le terme «kluper» n'est donc pas attesté comme mot dialectal local. Il s'agit d'une invention poétique, née sans doute du besoin d'ancrer la légende dans le terroir chalonnais. Surtout que, comme l'indique l'érudit bressan Charles Rousset dans son Essai sur le patois bressan et mâconnais (1868), les mots d'origine germanique (avec un k initial) sont rares en Bresse, ce qui confirme que «Klupéa» serait une reconstruction moderne et non un héritage dialectal.

Témoignages et frayeurs du port
Un récit recueilli par un certain abbé Dury au XIXème siècle dans ses Notes sur les croyances du Chalonnais évoque «un souffle profond, pareil au râle d'un homme» montant des eaux près de l'ancien quai de l'Hôpital.

Un certain Jean Jeantet, marinier de l'ancien port à gradins de l'île Saint-Laurent, affirma avoir vu, une nuit de brume, «l'eau se gonfler comme un ventre, puis s'ouvrir sans bruit».

Il jura qu'une lueur verte éclairait la surface et qu'un œil unique, grand comme un denier d'argent, le fixait avant de disparaître sous la vase.

Ces histoires circulaient de taverne en taverne, entre pêcheurs, lavandières et mariniers.
On prétendait que le Klupéa sifflait avant les crues, et que «quand il se tait, la Saône se fâche».

À ce propos,  nous n'avons pas trouvé d'information fiable ou suffisamment documentée concernant ce fameux Abbé Dury, soi-disant auteur d'un ouvrage intitulé Notes sur les croyances du Chalonnais. Et, pour enfoncer le clou, aucun catalogue des bibliothèques nationales et régionales ne mentionne d'ouvrage sous ce titre avec cet auteur. Peut-être qu'il faudrait vérifier dans les inventaires de la Bibliothèque municipale de Chalon-sur-Saône pour découvrir une publication «gris» (non commercialisée) ou un manuscrit appartenant à un prêtre local. Si quelqu'un du côté de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Chalon-sur-Saône a une piste, qu'il nous fasse signe. 

De la peur au symbole
Le Klupéa n'était pas qu'un monstre : c'était la conscience de la rivière, l'esprit des eaux en mouvement.

Il incarnait à la fois la peur de la noyade, la mémoire des disparus et le respect dû à la Saône, si vitale pour la vie du Chalonnais.

Dans les petites villes alentours de Saint-Marcel, Ouroux-sur-Saône et Lux, les anciens disaient encore :
«Quand la Saône respire, faut pas lui parler».

Les folkloristes du XIXème siècle ont rapproché le Klupéa du Drac provençal ou du Näck scandinave, esprits d'eau séducteurs et dangereux.

Mais à la différence de ces créatures, le Klupéa n'attaque pas : il observe, il veille, il respire.

C'est une présence, plus qu'une menace — un rappel silencieux de la puissance de la rivière et du mystère de la nature.

Traces anciennes et légendes matérielles
Certains recensements du folklore local évoquent des monnaies gauloises de type Solima* qui montreraient, au revers, le poisson Klupéa à œil unique et trois arêtes.

Cette piste reste à confirmer par les numismates, mais elle alimente la croyance selon laquelle le mythe du Klupéa plongerait ses racines bien avant l'époque médiévale, dans la religion fluviale des peuples celtes.

Entre mythe et nature
Les historiens naturalistes ont tenté de rationaliser le mythe.

Certains avancent que le nom Klupéa dérive du latin Clupea, qui désigne l'alose, un grand poisson migrateur aujourd'hui disparu des eaux de la Saône.

Les bulles et les frémissements rapportés par les anciens pourraient provenir de dégagements gazeux sous la vase, ou de la remontée de bancs d'aloses lors de la fraye printanière.

Mais d'autres préfèrent y voir un héritage plus ancien : un vestige du panthéon celte, où chaque rivière possédait son esprit gardien.
Le Klupéa serait ainsi l'avatar aquatique du dieu guérisseur Borvo (ou Bormo), associé aux sources chaudes et aux eaux bénéfiques.

Sous cette lecture, la créature n'est pas démoniaque. Bien au contraire, elle serait protectrice, un esprit ancestral relégué dans l'ombre par les siècles chrétiens.

Ces peuples, installés le long de la Saône — jadis appelée Arar ou Sagona par les Éduens et les Séquanes, Souconna (ou Saucunna) par les Romains, un terme attesté dans plusieurs inscriptions gallo-romaines trouvées à Chalon-sur-Saône et ailleurs —, vénéraient les cours d'eau comme des êtres vivants, dotés d'un esprit, d'un souffle et d'une mémoire.

Le Klupéa, sous cette lecture, aurait été leur poisson sacré, symbole de passage et de guérison.

Mémoire et renaissance du mythe
Aujourd'hui, le Klupéa refait surface dans votre imaginaire, ne l'oubliez pas dans vos veillées et vos soirées entre amis en bord de Saône : un poisson géant, à œil unique, la tête ornée d'un galet incrusté, symbole de guérison et de passage.

Comme ces conteurs qui évoquent son souffle, tandis que les eaux endormies de la rivière reflètent les lumières de notre belle ville.

Car à Chalon-sur-Saône, chacun le sait depuis toujours :
«La rivière écoute — et parfois, elle répond».

À suivre…
Lundi soir, sur Info Chalon, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire quittera les eaux de la rivière pour les profondeurs de la terre : direction Culles-les-Roches, où les galeries oubliées abritent la légende du Mineur sans visage, gardien des carrières endormies.

*Le type Solima correspond à une émission monétaire gauloise probablement frappée en territoire arverne, dans la région de Gergovie (actuel Puy-de-Dôme), parfois élargi vers le Berry (Bituriges Cubes) ou le Limousin, selon les trouvailles.


Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati