Culture
Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Le Mineur sans visage de Culles-les-Roches
Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI
Publié le 27 Octobre 2025 à 23h00
Quand la pierre garde mémoire. Plus de détails avec Info Chalon.
Sous les collines calcaires de Culles-les-Roches, les galeries abandonnées bruissent encore d'un souffle ancien.
Les anciens l'appelaient le Mineur sans visage, un veilleur des entrailles de la terre, qu'on ne croise qu'à la lueur tremblée des lampes.
Les profondeurs oubliées
Entre Buxy et Saint-Gengoux-le-National, la roche blanche de Culles-les-Roches fut longtemps percée de galeries où l'on extrayait la pierre à bâtir.
Ces carrières souterraines, creusées dès le Moyen Âge, servaient à bâtir églises et maisons fortes du Chalonnais.
Mais depuis plus d'un siècle, les mineurs se sont tus, et les galeries s'enfoncent désormais dans un silence épais, que seuls dérangent les pas du visiteur égaré.
Pourtant, les habitants du village disent qu'à certaines heures — juste avant l'aube, ou quand le brouillard descend sur la vallée — on y entend un bruit sourd, comme un coup de pic isolé, répercuté par les parois de calcaire.
La légende du veilleur
Selon la tradition orale, un ouvrier aurait disparu au XIXème siècle lors d'un écroulement de galerie.
Son corps ne fut jamais retrouvé.
Les carriers, gens de foi rude, déposèrent une croix de bois à l'entrée du boyau effondré, qu'ils baptisèrent «la Fente du Mineur».
Dès lors, les accidents cessèrent.
Mais les hommes racontèrent qu'un visage sans traits, tout de poussière blanche, venait parfois se pencher sur les lampes à huile — un souffle glacé éteignant la flamme avant qu'un éboulement ne survienne.
On dit qu'il frappe la pierre avant qu'elle ne tombe, pour avertir ceux d'en haut.
Les anciens y virent l'âme du carrier disparu, condamné à veiller sur les vivants, gardien des galeries, mais aussi de la mémoire du travail enfoui.
Un témoin, cité par l'Abbé Jean-Baptiste Boudriot,le curé de Buxy en 1897, aurait juré avoir vu une forme blême se découper dans la poussière, «comme si la pierre respirait».
Entre superstition et mémoire ouvrière
Les folkloristes du début du XXème siècle, comme Louis Charvet ou l'Abbé Boudriot, évoquent brièvement ce récit parmi les «superstitions des mineurs du Chalonnais».
Ils notent que les ouvriers, même incrédules, saluaient toujours l'entrée de la galerie d'un signe de croix avant d'y descendre, «de peur de croiser celui qui n'a plus de visage».
Ce «mineur blanc» pourrait avoir pris racine dans les mythes plus anciens des esprits souterrains, tels que les kobolds germaniques ou les gnomes des traditions alpines, protecteurs ambivalents des minerais et des entrailles de la terre.
Mais ici, en Bourgogne, il s'est fait homme anonyme, reflet d'une humanité engloutie dans la pierre.
Les carrières aujourd'hui
Les galeries de Culles-les-Roches, longtemps interdites d'accès, attirent aujourd'hui spéléologues, randonneurs et passionnés de patrimoine industriel.
Les locaux évoquent encore, à mi-voix, le Mineur sans visage — non comme un fantôme, mais comme le symbole du labeur oublié.
Des graffitis anciens, datés de 1823 ou 1849, portent des initiales d'ouvriers effacées par le temps :
«J. B. — ici, j'ai peiné. Dieu garde ma lampe».
Et quand l'air froid se met à frémir, certains jurent qu'on y entend le battement régulier d'un marteau sur la pierre, aussi discret que la respiration d'un homme.
Symbolique et transmission
La figure du Mineur sans visage condense plusieurs thèmes chers à la mémoire populaire du Chalonnais :
• la disparition dans le travail,
• la présence bienveillante du disparu,
• et la fusion entre l'homme et la matière.
Les conteurs modernes en font le génie des carrières, celui qui pèse le silence des pierres avant qu'elles ne tombent.
Chaque génération de carriers aurait, dit-on, transmis le nom du disparu, aujourd'hui oublié, mais dont l'écho demeure dans les galeries de Culles.
Mémoire et patrimoine
Les associations locales ont entrepris depuis les années 2000 un inventaire des carrières et de leurs légendes.
Elles ont relevé des traces de rites anciens : croix gravées, lampes déposées, parfois même des pierres posées en cercle à l'entrée des boyaux;
Autant de gestes pour «laisser dormir la roche».
Car ici, la pierre parle encore — et son souffle, disent les anciens, «ressemble à celui d'un homme».
À suivre…
Demain soir, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire remontera des entrailles de la terre vers les hauteurs de Saint-Gengoux-le-National, où plane l'histoire du Moine aux yeux de feu, spectre d'un érudit maudit, condamné à errer sur les remparts à la lueur de son propre regard.
Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati
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