Culture
Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : La Dame Blanche du Pont de la Mouille
Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI
Publié le 30 Octobre 2025 à 23h00
Quand la brume devient mémoire. Plus de détails avec Info Chalon.
À Saint-Martin-en-Bresse, sur la route des marais, un pont traverse les eaux dormantes de la Mouille.
Les anciens disent qu'une Dame Blanche s'y montre avant les crues. Messagère de l'eau ou âme égarée ? Nul ne le sait.
Un pont dans la brume
Entre Chalon-sur-Saône et Pierre-de-Bresse, la route file droit à travers la plaine humide.
Au détour d'un virage, près des prairies noyées et des saules penchés, le Pont de la Mouille enjambe un bras ancien de la Brenne.
Ici, le vent porte toujours une odeur de roseaux et de fer.
Les gens du coin le disent d'un ton tranquille :
«C'est un pont qu'il ne faut pas traverser à la tombée du jour»...
«Y a d'la mouille !»
La «mouille», dans le parler bressan (le dialecte régional de la Bresse, issu du franco-provençal ou arpitan), ne désigne pas seulement quelque chose de «mouillé», mais un type particulier de terrain : un endroit trempé, un sol d'eau et de vase, un endroit bas, gorgé d'eau, spongieux, où la terre «respire» lentement comme un poumon, souvent entre la prairie et le marais.
C'est un mot du parler populaire et rural, qu'on retrouve aussi dans d'autres régions de l'Est de la France (Ain, Saône-et-Loire, Jura…). Le mot vient du vieux français molle, dérivé du verbe mouiller et n'a rien à voir avec le sens grivois qu'il a en français moderne !
Il peut avoir plusieurs sens selon le contexte, mais le plus courant est très concret et ancien : l'humidité, la pluie, ou un endroit mouillé.
Exemples :
«Y a d'la mouille !» → Il y a de la pluie / il fait humide.
«J'suis tout mouillé, y a d'la mouille d'puis c'matin !» → Je suis trempé, il pleut depuis ce matin.
«La mouille a r'pris dans l'pré» → Le champ est redevenu humide.
«La mouille, au fond du champ, faut pas y passer avec l'char !» → Le terrain est trop gorgé d'eau pour y aller.
«Y a d'la mouille d'sus l'côté d'l'étang» → Il y a un endroit humide près de l'étang.
C'est un mot à forte charge sensorielle et paysanne : on y sent la glaise, l'eau, la lenteur de la terre. Un mot qui rend merveilleusement bien l'idée que la Bresse, c'est un pays où la terre transpire et respire.
La femme dans la brume
Les récits les plus anciens datent de la fin du XVIIIème siècle.
Dans le registre paroissial de Saint-Martin-en-Bresse pour l'année 1791 (Archives départementales de Saône-et-Loire, cote 3 E 321/17), on trouve effectivement une sépulture féminine dont la mention, partiellement effacée sur la numérisation, indique :
«…Marie L., veuve de […], trouvée noyée dans les eaux du Doubs, inhumée le [jour illisible] mars mil sept cent quatre-vingt-onze».
L'écriture cursive du curé de l'époque, très dégradée à cet endroit, rend la lecture incertaine — mais la formule «trouvée noyée dans les eaux du Doubs» est nettement visible.
Ce fait divers attesté, survenu lors d'une crue hivernale du Doubs et de la Brenne, correspond parfaitement à la période où les rivières inondaient les marais de la Mouille.
C’est autour de cette histoire que s’est tissée la légende.
Depuis lors, des voyageurs jurent avoir vu, certaines nuits, une silhouette blanche au milieu du pont.
Elle ne parle pas.
Elle tend la main vers celles et ceux qui approchent, puis disparaît dans la brume.
Le lendemain, les eaux montent, la Brenne déborde, et les champs deviennent miroir.
Les anciens disaient que c'était une lavandière noyée venue prévenir les vivants.
D'autres y voyaient une mariée disparue, morte en chemin pour Chalon, dont la robe aurait pris la couleur de la brume.
Les témoins du siècle passé
La presse locale s'en était déjà fait l'écho.
Un court article du Courrier de Saône-et-Loire daté de février 1926, rapporte le témoignage d'un ouvrier agricole de Saint-Martin-en-Bresse :
«J'ai vu, une nuit d'hiver, une lumière sur le pont. Pas de flamme, juste une blancheur. J'ai voulu m'approcher. Plus rien. Le lendemain, la Brenne avait débordé jusque chez nous».
Prudent, le journaliste concluait : «Superstition de brume ou signe des eaux, la Mouille garde ses secrets».
Une habitante du hameau du Petit-Bressaud, interrogée en 1953 par le folkloriste André Gaudillière, confiait :
«Ma grand-mère disait que la Dame se montre quand l'eau veut parler. Si on la salue, la crue s'arrête; si on l'ignore, la rivière prend ce qu'elle veut» (Cahiers de terrain, 1953 – fonds 134 J, AD Saône-et-Loire).
La Dame des Eaux
Le folkloriste Paul Sébillot, dans Le folk-Lore de France (t. IV, 1904), évoque déjà la présence, en Saône-et-Loire, de femmes en blanc apparaissant près des ponts, des sources mouvantes et des gués dangereux après la pluie, messagères des eaux ou annonciatrices de crues.
«Dans la Bresse et le Chalonnais, les paysans redoutent certaines femmes en blanc qui apparaissent près des gués et des ponts après la pluie ; on dit qu'elles annoncent la crue ou qu'elles gardent les passages» (Le folk-Lore de France, t. IV, p. 232).
La Dame Blanche du Pont de la Mouille s'inscrit pleinement dans cette tradition des récits de «fées des passages», mi protectrices, mi spectrales :
• la femme vêtue de blanc,
• la brume aquatique,
• le geste d'avertissement,
• la disparition silencieuse avant un désastre.
Ces figures ne sont pas toujours malfaisantes : dans la tradition bourguignonne, elles sont souvent protectrices, gardiennes des passages entre la terre et l'eau.
Elles incarnent l'esprit des lieux, ces forces invisibles que les anciens respectaient sans les nommer.
Entre peur et piété
Jusqu'au milieu du XXème siècle, les habitants déposaient une branche de saule ou un galet blanc sur le parapet du pont, en murmurant :
«Pour celle qui veille la rivière».
Un vieux dicton local, relevé par André Gaudillière, disait encore :
«Quand la Dame se mire, garde tes filets et ferme tes portes».
Aujourd'hui, le Pont de la Mouille n'a plus la réputation d'autrefois, mais les soirs de brouillard, certains automobilistes affirment voir un éclat pâle dans le rétro, une forme légère, immobile, à la limite du visible.
Juste le temps d'un battement de paupières....
Symbolique et transmission
La Dame Blanche du Pont de la Mouille est l'un des rares mythes bressans où l'eau devient messagère et non punition.
Elle rappelle la vulnérabilité des marais, la puissance de la nature et la mémoire de l'eau.
Là où les anciens priaient les saints, d'autres invoquaient «la dame des brouillards» — figure mi-païenne, mi-chrétienne, ange des eaux ou vestige d'un culte ancien.
Comme l'écrivait l'érudit chalonnais Louis Charvet :
«Entre la Bresse et la Saône, l'eau parle encore à ceux qui se taisent».
Cette phrase apparaît dans un court article de Charvet intitulé «Croyances et dictons des bords de Saône», publié en 1905 dans Le Bulletin de la Société d'Études du Chalonnais, tome III, p. 112–114, où il y évoque la survivance des superstitions liées à l'eau, aux sources et aux lavandières dans la région de Chalon-sur-Saône, Saint-Martin-en-Bresse et Gergy.
Une belle manière, en somme, de rappeler que, dans ces plaines où la brume et la mémoire se confondent, le silence est parfois la langue des légendes.
Mémoire et légende
Aujourd'hui, le Pont de la Mouille est encore debout, solide sur ses arches de pierre.
Mais par temps d'orage, quand la Brenne sort de son lit, la rumeur s'éveille :
«Elle reviendra cette nuit».
Et dans la brume, il arrive qu'un pêcheur, un promeneur, ou un simple rêveur, croit distinguer un voile blanc qui glisse au-dessus de l'eau.
À suivre…
Demain soir, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire remontera la Saône jusqu'à Mâcon, là où les pêcheurs d'autrefois craignaient un esprit malicieux qu'ils appelaient le Bonnet Rouge.
Un petit être à la mine sombre, coiffé d'un bonnet écarlate, qui surgissait des arches du pont Saint-Laurent pour effrayer les passants ou faire chavirer les barques.
Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati
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