Culture

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Les Orjus du Chalonnais

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 07 Novembre 2025 à 23h00

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Les Orjus du Chalonnais

Les petits esprits qui veillent quand tout dort. Plus de détails avec Info Chalon.

Dans les campagnes autour de Chalon-sur-Saône, on les appelait les Orjus, des petits êtres invisibles, mi-lutins mi-farfadets, dont les rires faisaient battre les portes et frissonner les granges...

Les veilles et les bruits
C'était un mot que les anciens prononçaient autrefois à voix basse : les Orjus.
On disait qu'ils vivaient sous les toits de chaume, dans les greniers à blé ou les charpentes des étables, et qu'ils ne sortaient qu'à la tombée du jour.

Jusqu'au milieu du XVIIIème siècle, à Saint-Rémy, Lux ou Buxy, on jurait encore que «quand la porte bat toute seule, c'est les Orjus qui passent». Une phrase qui n'apparaît dans aucun document connu ou numérisé — Et ce n'est pas faute de chercher. Peut-être s'agit-il d'une reformulation apocryphe rapportée comme telle? Une reformulation probablement née d'une confusion entre différentes collectes dialectales de la région.

Certains les craignaient, d'autres les aimaient bien, selon qu'ils se montraient espiègles ou protecteurs. Les maisons isolées, les moulins, les lavoirs et les chemins bordés de haies étaient leur domaine. Leur plaisir : déplacer un outil, dénouer les licols, ou renverser un pot de lait qu'on avait oublié d'offrir au chat.

Mais si on leur laissait un bol de lait ou une croûte de pain, ils devenaient bienveillants et gardaient la maison.

Une trace cachée dans les vieux mots
Le mot Orju (ou Orjus, au pluriel) n'existe même plus dans la mémoire populaire. Il a été rapporté sans mention précise de date ou de source d'êtres appelés Orjus décrits comme des «petits lutins nocturnes qui dansent dans la grange et soufflent sous les portes», selon un témoignage rapporté localement à Chalon-sur-Saône. En 1854, l'Abbé Jacques-François Baudot, auteur d'un Dictionnaire du patois bourguignon, parle lui de «petits lutins nocturnes auxquels le peuple attribue bruits et tapages» qu'il localise sur la campagne autour de Chalon-sur-Saône.

La dernière mention de ces petits êtres date de 1902, elle évoquait les «Orjus de Saint-Rémy» et «comme une croyance encore vivante chez les paysans du sud chalonnais».

Le terme semble avoit été propre au Chalonnais (notamment Saint-Rémy, Lux, Saint-Loup-de-Varennes) car introuvable dans les glossaires du Mâconnais ou du Morvan. Son origine demeure incertaine. Peut-être un dérivé populaire du latin auguriumprésage, signe»), ou un mot onomatopéique imitant le bruissement nocturne, «orrr-jus…», que l'on croyait entendre dans le vent. Dans cette hypothèse plus poétique, le mot imiterait le bruit du vent dans les granges ou sous les portes

De nombreuses légendes européennes ont bâti leurs noms de lutins sur des onomatopées sonores comme Tutu (picard) ou Cacou (provençal).

La racine latine augurium a donné «augure» en français, mais dans certains dialectes, elle a produit des formes altérées comme orju, ourju, urgiu, désignant un «présage» ou un «murmure nocturne». Dans cette hypothèse, Orjus serait un dérivé populaire de augure, formé avec un suffixe –us ou –u, courant dans les parlers bourguignons pour les noms familiers (cf. Pierrotus, Marionu, Jeannu, Pieru, Claudu), bien attesté dans le patois du Mâconnais et du Chalonnais comme des tendances suffixales affectives. Il signifierait donc littéralement «le petit présage», ou «celui qui annonce». Ce sont souvent des latinismes facétieux ou des mimétismes de registre savant, pas des formes parlées.

C'est cohérent avec la croyance selon laquelle les Orjus font du bruit avant un événement (orage, naissance, mort, changement de temps).

Une troisième voie, défendue par certains amateurs dialectologues, suggère un lien avec le vieux français orgus / orjus («orgueil», dérivé d'orgueilleux), ou une métathèse (inversion de sons) à partir d'un mot disparu comme jurous, jourus (jour).

Dans ce cas, le Orjus serait une création syncrétique, mêlant le «jour» et «l'orgueil», c'est-à-dire l'esprit du jour caché dans la nuit — idée cohérente avec le symbolisme du petit génie farceur.

Le mot Orjus n'est quasiment pas attesté dans les textes anciens, mais il s'inscrit dans une famille linguistique et symbolique authentique, celle des follets et lutins du foyer. Sa sonorité, ronde et soufflée, évoque le vent dans les portes closes — d'où sa fortune orale. Ainsi, Orjus n'est sans doute ni latin, ni patois pur, mais une invention populaire du Chalonnais d'antan, forgée entre le murmure du vent et la peur du silence.

Figures entre le bien et le mal
Les Orjus appartiennent à la grande famille des lutins domestiques européens, cousins des korrigans bretons, des nutons wallons ou des kobolds germaniques.

Mais ils gardent une identité bourguignonne singulière, ils sont plutôt silencieux, discrets, vêtus de brume, ils ne font pas de mal... sauf si on se moque d'eux.

Un vieil habitant de Saint-Loup-de-Varennes racontait en 1831 :
«Les Orjus m'ont caché mes sabots toute une nuit. Le matin, ils étaient sur le toit. Depuis, je leur dis bonsoir quand je rentre».

Leur territoire symbolique, c'est les entre-deux — entre la maison et la nature, entre la veille et le sommeil, entre le monde visible et celui des esprits.

Mémoire et disparition
Avec l'électricité et la fin des veillées, les Orjus se sont tus.

On ne les entend plus taper ni rire sous les tuiles. Jusqu'au début du XXème siècle, un écho subsistait dans des expressions locales comme «T'es un petit orju, toi !» pour un enfant farceur ou imprévisible.

Ils étaient perçus comme gardiens du terroir, esprits du grenier ou protecteurs du vin nouveau. Et dans certaines maisons anciennes des bords de Saône et de la Vallée de la Thalie, on disait encore qu'il ne faut jamais fermer la porte du grenier à double tour, de peur de fâcher ceux qui y habitent depuis toujours.

Les Orjus du Chalonnais ne sont ni anges ni démons. Ils sont la respiration de la nuit rurale, ce murmure entre les murs quand tout semble dormir. Et si, par un soir de vent d'ouest, vos volets claquent sans raison…

Ne cherchez pas trop, les Orjus sont peut-être revenus.

À suivre…
Lundi soir, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire prendra la route jusqu'au hameau de Saugy, à Baudrières, où la terre elle-même porterait la marque du Malin.

Là dans la ferme de la famille Mazué, le Diable a encore fait des siennes...

 

Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati