Culture

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Les sorcières de Blanot, entre maléfices, sabbats et livres interdits

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 12 Novembre 2025 à 23h00

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Les sorcières de Blanot, entre maléfices, sabbats et livres interdits

Des sorts jetés au bétail jusqu'au grimoire maudit du Petit Albert, Blanot fut longtemps le théâtre des plus sombres croyances du Clunisois. Plus de détails avec Info Chalon.

Entre collines boisées et combes silencieuses, Blanot a longtemps porté une réputation que le temps n'a pas effacée.

On y murmurait que certaines maisons abritaient plus que des âmes pieuses, et que les anciens savaient encore reconnaître le pas d'un «jet de sort».

Dans ce village du Clunisois, la frontière entre remède et maléfice semblait parfois aussi mince qu'un fil de bougie vacillante.

Un village sous le signe du sort
Au cœur du Clunisois, Blanot est aujourd'hui connu pour le magnifique clocher roman de son église Saint-Martin. Mais, selon Émile Violet dans Les superstitions et les croyances populaires en Mâconnais (1939), le village portait jadis une autre réputation, celle d'un lieu où la sorcellerie veillait encore à la tombée du jour.

On racontait qu'un œuf reçu d'un sorcier pouvait faire mourir, qu'une liqueur offerte par lui empêchait de guérir, et que des herbages cachés dans les étables faisaient périr le bétail au rythme de leur pourrissement.

En 1870, on allait encore, depuis Mancey, consulter un sorcier de Blanot pour connaître le sort des soldats disparus sur le champ de bataille.

Les habitants s'y gardaient bien de se brouiller avec les personnes «suspectes» de sorcellerie. L'un des récits les plus tenaces raconte que, dans une ferme isolée, deux hommes ayant examiné les vaches d'un voisin virent, le lendemain, la crème refuser obstinément de tourner en beurre. La fermière baratta toute une journée en vain jusqu'à ce que la baratte éclate et que la crème se répande sur le sol.

«Le Diable avait touché les vaches», disaient les anciens.

Liqueur maudite et vengeance aveugle
Émile Violet rapporte encore qu'un jeune garçon, ayant bu de la liqueur offerte par un sorcier, ne guérit jamais d'une simple piqûre d'aiguille. Le malheureux traîna et mourut sans secours.

La réputation de sorcier n'était pas sans danger. Ainsi, en 1848, un homme connu pour ses «pouvoirs» dormait sur le blé étendu dans l'aire, quand un voisin lui creva un œil d'un coup d'épingle, l'accusant d'avoir fait périr une vache.

«Tu sais ce que tu m'as fait, c'est ta punition !»

L'affaire en resta là.

La levée des sorts
À Blanot, on allait voir le devin, parfois le fameux Grand Bénasse de Cluny, parfois une désenvoûteuse locale qui recevait une clientèle «venue parfois de loin».

On disait qu'elle savait «montrer le sorcier dans un seau d'eau». L'image de l'ensorceleur apparaissait à la surface comme un reflet accusateur.

Des gens venaient de loin pour consulter ces «leveurs de sorts», capables de désigner celui qui portait le mauvais œil.

Le Petit Albert, celui qu'il ne fallait pas ouvrir
Émile Violet consigna une autre anecdote inquiétante Ainsi, à Blanot, on affirmait qu'un jeune garçon de Cortambert, ayant reçu d'un inconnu le grimoire du Petit Albert, lut à l'intérieur ces mots : «Tourne la page et tu me verras».

Il tourna la page et se sentit aussitôt possédé par une force invisible qui l'empêchait de prier ou de faire le signe de croix.

Il ne recouvra la paix que lorsqu'il s'en débarrassa en le donnant à un autre inconnu.

«Un témoin du fait existe encore à Blanot», écrivait Émile Violet en 1939.

Le sabbat et les pactes maudits
Selon la tradition locale, le sabbat se tenait à minuit, le samedi, dans un bois de Blanot, sous la présidence de Satan en feu. Un simple signe de croix suffisait, disait-on, à le dissiper aussitôt.

Michel Hochet, dans «Aux sources de la Grosne et du Sornin», article paru dans le n°2 de La Physiophile, daté du 10 février1925, décrit les sorciers «qui, heureusement, commencent à devenir rares dans nos montagnes» comme «des paresseux, assez intelligents, maraudeurs et braconniers. […] De nos jours, les sorciers de ce genre (jeteurs de sorts) ont à peu près disparu, mais leurs recettes merveilleuses passent encore dans nos campagnes pour avoir une réelle influence. […] Si le nombre des sorciers va décroissant, celui des médecins de campagne : rebouteux et surtout rebouteuses est toujours très élevé. Leurs multiples recettes ou prières sont très efficaces pour la plupart des maladies».

«On rencontre beaucoup de difficultés pour pénétrer les secrets des jeteurs de sort. Ils deviennent muets quand on les interroge sur leur pouvoir occulte», précise ce dernier.

Il rapporte les confidences d'un vieil ermite surnommé L'Ermite de Botte, qui, «dans les dernières années de sa vie, en échange de quelques paquets de tabac», prétendait avoir assisté à un véritable rite d'initiation «dans sa jeunesse».

«C'était d’abord la cérémonie du sacre», précise Michel Hochet.

«Dans un carrefour, sur le coup de minuit, l'aspirant sorcier, muni d'une poule noire, lui arrache quelques plumes et appelle à grands cris le Diable. Satan ne manque pas d'apparaître en la personne du sorcier, déguisé d'une manière grotesque. Il passe un contrat signé du sang de l'apprenti, qui doit renoncer chrême et baptême et se vendre à Satan, corps et âme. Pour prix de ce pacte maudit, le nouveau disciple reçoit le pouvoir d'opérer des maléfices, enchantements et charmes», a raconté l'Ermitte de Botte.

Entre foi, peur et héritage
Ces récits, qui mêlent peur du maléfice et pratiques de «désenvoûtement», témoignent d'un Clunisois encore habité par la superstition à la fin du XIXème siècle.

L'Église, la médecine et la tradition s'y disputaient les âmes et les corps, et dans chaque village se transmettait le nom d'un rebouteux, d'une guérisseuse ou d'un devin.

Blanot, comme tant d'autres lieux du Clunisois et du Mâconnais, vivait à la frontière ténue entre le soin et le sort, entre la foi et la crainte.

Aujourd'hui, il ne reste plus à Blanot que la beauté tranquille des collines et le son de l'eau dans les combes.

Mais à qui sait écouter, la nuit venue, le vent qui passe dans les bois du Clunisois semble encore murmurer ces mots : «Tourne la page… et tu me verras».

Samedi soir, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire quittera les collines du Clunisois à la rencontre d'un autre esprit de nos campagnes.

 

Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati