Culture

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Le Feu des marais de Bresse

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 15 Novembre 2025 à 23h00

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Le Feu des marais de Bresse

Entre Saint-Martin-en-Bresse, Ouroux-sur-Saône, Épervans et Saint-Cyr, on racontait autrefois qu'une flamme solitaire glissait sur les eaux endormies, messagère d'un trésor enfoui ou d'une âme perdue. Plus de détails avec Info Chalon.

Au cœur des marais de Bresse, là où la brume s'accroche aux roselières et où la vase respire comme une bête endormie, les anciens affirmaient qu'une lumière se levait parfois au ras de l'eau. Une clarté mouvante, sans source apparente, glissant silencieusement comme si quelqu'un — ou quelque chose — cherchait encore son chemin.

Ce phénomène, mentionné depuis des générations dans tout le Val de Saône et en Bresse, passait tantôt pour un signe, tantôt pour un présage, mais toujours pour un visiteur venu d'un autre monde.

Tel un mystère qui flotte entre eau et nuit.

Les feux qui dansent sur les eaux
Entre les roseaux et les brumes du soir, les étangs et maires de Bresse ont toujours inspiré la crainte autant que la fascination.

Les anciens disaient qu'à certaines nuits sans lune, une petite flamme bleue se promenait à la surface de l'eau, tantôt lente, tantôt vive, sans jamais s'éteindre.

On l'appelait le Feu des Étangs, ou plus familièrement, la Lueur.

Dans toute la Bresse, on l'identifiait au feu follet, ce Flambelet des marais que Paul Sébillot décrivait dans son Le Folk-Lore de France (1904) comme «une flamme légère qui suit le voyageur et l'égare, messagère des morts sans repos».

Le trésor des marais
Autour de Saint-Cyr et de Laives, la tradition voulait qu'un ancien seigneur ait jeté un coffre d'or dans l'étang pour échapper à des pillards. Depuis certaines nuits, la flamme bleue flotterait sur le lieu exact du trésor, veillant jalousement sur son secret.

Un témoignage oral recueilli localement — et souvent répété entre pêcheurs — raconte qu'en 1922, un vieil homme aurait confié :
«J'ai vu la lumière courir sur l'eau, et je l'ai suivie jusqu'à ce que mes bottes s'enfoncent sans que je sente plus le fond».

Pas de trace identifiée : seulement un fragment de mémoire transmis de bouche à oreille.

À l'époque, on assurait encore qu'il fallait faire le signe de croix — la Bresse est une vieille terre de traditions catholiques — ou tourner son bonnet à l'envers pour se protéger de la flamme trompeuse.

Feu du diable ou lumière du ciel ?
Pour comprendre ce phénomène, il faut revenir aux travaux des folkloristes de Bourgogne et de Saône-et-Loire :

Émile Violet, dans Les superstitions et les croyances populaires en Mâconnais (1939), consacre un chapitre entier aux feux-follets (pp. 36–37) où il explique comment ces lumières étaient interprétées comme des signes de morts, de trésors ou d'âmes errantes.

Paul Sébillot, dans Le Folk-Lore de France (1904), dans son tome sur les Eaux, décrit les feux follets comme «des lueurs de marais», souvent «confondues avec des flammes infernales» ou «liées à des morts mal ensevelis».

Gabriel Jeanton, dans Le Mâconnais traditionaliste et populaire (1921), évoque le Puits de l'Enfer, dans le secteur Martailly-lès-Brancion, un lieu-dit du Mâconnais lié à une légende infernale voisin d'une source dont les eaux suintent vers la Natouse, où la tradition locale voyait des «flammes de l'enfer». Ce dernier rappelle que Sébillot a recensé des «Fontaines d'Enfer» parce qu'on y observait des feux follets.

Il note même qu'une vouivre aurait hanté ces lieux, lien direct entre serpent légendaire, feux follets et eaux profondes.

En 1939, Paul Lebel, en étudiant les lieux-dits La Folatière et les Foulots, conclut que le terme foulot désigne en Bourgogne «les feux-follets et brouillards qui suivent les passants dans les fonds humides». Ces toponymes existent près de Saint-Gengoux-le-National, Culles-les-Roches, Branges et Saint-Cyr.

Mémoire d'eau et d'ombre
La Saône, les étangs et les marais bressans ont nourri tout un imaginaire, entre la Vouivre, le bien moderne Klupéa, les flammes des marais; un monde flottant où la lumière n'est jamais seulement lumière.

Le Feu des Étangs serait l'un des derniers héritiers de ce panthéon liquide, comme une présence entre le monde des hommes et celui des ombres.

Aujourd'hui encore, des pêcheurs affirment encore avoir aperçu une lumière fugace, au ras des roseaux, quand tombe le soir. Ils en rient, mais ne s'en approchent pas.

Et comme nous prévient un dicton bressan, «quand la flamme marche sur l'eau, c'est qu'un cœur n'a pas trouvé sa terre».

À suivre…
Mercredi soir, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire quittera les eaux des marais de Bresse pour les rochers du Mâconnais, à la rencontre de la Bête Faramine de Vergisson, une effrayante créature de pierre et de légende.

 

Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati