Culture

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : La Bête Faramine de Vergisson

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 19 Novembre 2025 à 23h00

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : La Bête Faramine de Vergisson

Les anciens redoutaient une créature colossale dont l'ombre aurait hanté le Mâconnais pendant des siècles. Plus de détails avec Info Chalon.

À l'ombre des deux roches de Solutré et Vergisson, on racontait jadis qu'une bête monstrueuse hantait les grottes et les combes, un dragon si terrible que même les moines refusaient d'en parler à voix haute.

Ou l'histoire d'un affreux dragon qui tissait sa toile dans les pierres du Mâconnais.

Dans le n° 144 de Les Lettres françaises, daté du vendredi 24 janvier 1947, Maurice Chervet explique que la vouivre beaujolaise est différente : «elle a des ailes de diamant; aussi l'appelle-t-on tantôt le serpent-diamant, tantôt, comme en Lyonnais, le dragon volant».

«À Lacrost, dans le Mâconnais, elle venait boire à la Fontaine, à Chagrin. Elle y avait perdu l'escarboucle qui lui permettait de voir au loin. C'est pour cette raison, probablement, qu'on se rendait à la fontaine pour la guérison des maladies des yeux… La Vouivre habite aussi le Puits d'Enfer, près de Boyer, dans le Chalonnais, où le géant Gargantua a également laissé des traces».

Vouivre, que Maurice Chervet orthographie «Wivre».

Gabriel Jeanton, dans Le Mâconnais traditionaliste (1921), tome 11, page 33, s'appuyant sur les travaux de l'historien et philologue Camille Jullian dans son Histoire de la Gaule (1908), affirme que le mythe du serpent ailé ou vouivre est plus ancien que les cultes celtiques, et peut-être que les cultes solaires : «C'est un vieux souvenir des plus anciens hommes qui furent les contemporains des énormes plésiosaures ou des gigantesques ichthyosaures des géologues et des historiens, transformés en divinités par la légende».

Maurice Chervet affirme que l'écrivain journaliste et chroniqueur littéraire français Jean Variot qui s'intéressait particulièrement aux animaux fabuleux (dragons, guivres, vouivres, bêtes faramines), a eu, avec Camille Jullian, plusieurs conversations au sujet des animaux légendaires «dont l'écurie folklorique est immense». 

La vouivre «serait ainsi un des plus anciens éléments du folklore», explique ce dernier.

Il trouve «assez curieux» de noter ce que la vouivre est devenue dans le conte mâconnais du P'teu de Vergisson qui était une bête Faramine. Ce conte a été fixé dans sa forme datant du XVIIIème siècle, par l'abbé Antoine Ducrost, curé de Solutré-Pouilly et l'un des érudits locaux les plus actifs du Mâconnais au XIXème siècle. Ce «P'teu» dont les ailes noires sont «larges comme les verges d'un fléau, grousses qu'men des vregis d'écousseux» («dont les ailes noires sont larges comme les bras d'un fléau, grosses comme de grands rameaux qui fouettent l'air», en patois mâconnais et plus largement bourguignon), est bien la Vouivre de la tradition, mais le conte a pris une tournure humoristique et plaisante «qui va assez bien avec l'esprit mâconnais», précise Maurice Chervet : «La Bête Faramine volait de la Roche de Solutré à celle de Vergisson et éclipsait le soleil. L'ennui principal pour les habitants de Vergisson était qu'elle ne se contentait pas de faire disparaître le soleil, mais aussi les chevreaux et les agneaux. Le maire décida d'organiser une battue avec l'aide de tous les chasseurs de la commune. Quel beau défilé ! Il n'y avait rien de si beau à voir que ce grand nombre de chasseurs avec leurs sacs, leurs fusils et leurs guêtres, et puis leurs tabliers de peau blancs qui reluisaient au soleil. Ils avaient tous aussi des chapeaux à claque noirs, qui étaient larges comme des corbeilles pour mettre le pain…

Après bien des péripéties, la bête fut abattue par Émilien Protat. Mais elle n'était pas morte, tant elle avait la peau dure. Elle se mit à reculer en tenant tête aux chasseurs. «Il nous faut l'acculer contre la roche», dit le maire, «quand elle aura le c… contre la roche, n'aie pas peur, la roche ne veut pas reculer peut-être». Aussitôt dit, aussitôt fait. La Bête Faramine fut achevée à coups de pieds, à coups de crosses, contre la Roche de Solutré, qui avait vu des chasses plus grandioses lorsque les hommes de la préhistoire y cernaient les chevaux sauvages pour les pousser dans le vide du haut du rocher.

Lorsque les femmes de Vergisson eurent plumé et buclé («nettoyé» en patois mâconnais) la Bête Faramine, pendant que les héros du jour buvaient un tonneau de vin, dites voir combien elle pesait ? Elle pesait un quarteron !» C'est-à-dire un quart de livre !

Maurice Chervet en conclut que : «Si le serpent fantastique, héritier des énormes plésiosaures, la Vouivre qui effrayait tant nos ancêtres, a suivi la même évolution que le Diable, incarnant tous les deux et les cultes primitifs et le génie du Mal (n'oublions pas la place du serpent dans le christianisme), ils sont devenus peu à peu inoffensifs et ridicules. Les contes bourguignons nous présentent un « bon Diable», qui fait de beaux cadeaux à un homme qui lui a apporté du boudin, ou qui se laisse taper par un berger ou une paysanne, une Vouivre devenue bête Faramine qui, une fois abattue par l'assaut formidable et comique des chasseurs de Vergisson, ne pesait pas un quarteron».

Un dragon dans les pierres du Mâconnais
Entre Solutré et Vergisson, ce paysage minéral sculpté par les millénaires a longtemps alimenté les récits fantastiques. Au pied des falaises calcaires, les anciens parlaient d'une créature venue des temps anciens où les hommes n'avaient pas encore nommé les roches qui la composent : la Bête Faramine.

Le mot faramine n'est pas une fantaisie moderne. On le trouve déjà en ancien français, comme l'indique le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), avec le sens de «bête nuisible, vermine», d'où est dérivé faramineux «monstrueux, extraordinaire».

En Bourgogne du Sud notamment, bête faramine apparaît dans des récits locaux comme nom d'une créature redoutable — parfois évoquée sous forme de serpent ou monstre volantt, cousin des vouivres et guivres — mais son usage garde avant tout un caractère bien localisé et n'est pas documenté comme un terme général dans tout le folklore bourguignon-jurassien.

Qui en parle de cette bête ?
Dans un article de Charlotte Millet consacré aux contes et légendes de la Bourgogne daté du 1er novembre 2025 pour France Bleu, il est fait mention d'une autre Bête Faramine, celle de Ménessaire, un village isolé du Morvan, au contact de trois départements (Côte-d'Or, Nièvre et Saône-et-Loire), qui n'a aucun lien direct avec le P'teu de Vergisson ou la version mâconnaise mais qui appartient au même grand fonds légendaire du Morvan et de la Bourgogne.

Dans cette version, la Bête Faramine n'est pas un simple dragon ou une vouivre mais un monstre à sept têtes, véritable hydre locale :
«Quelle est moche la bête Faramine ! Et effrayante ! Avec ses (sept) têtes elle hante les alentours de Ménessaire, un petit village de Côte-d'Or. Après des années de terreur, le seigneur Robin envoie l'un de ses plus courageux soldats pour discuter avec la créature. Une bien mauvaise idée qui va faire davantage de victimes. Heureusement, un courageux étranger va sauver le village de Bourgogne».

Cette version est publiée en 2013 par Sandra Amani dans Légendes du Morvan (Éditions L'Escargot Savant), qui modernise et réécrit des récits traditionnels en s'inspirant du folklore collecté au XIXème et XXème siècles.

Comme la Wivre ou la Vouivre, la Bête Faramine est un monstre local polymorphe : parfois dragon, parfois serpent ailé ou bête gigantesque, ici hydre à sept têtes. La multiplicité de ses formes vient du fait qu'il n'existe aucune version canonique de la créature. En somme, chaque vallée du Morvan a son propre monstre. De plus, la version de Ménessaire joue sur une structure classique : un village menacé, l'échec des notables, l'intervention salvatrice d'un héros venu d'ailleurs et la délivrance.

Le 18 avril 2018, Laurent Lailly écrit, dans Fée Maisons, l'histoire de la Bête Faramine, comme une légende mâconnaise du 18ème siècle telle qu'elle a été écrite par l'abbé Antoine Ducrost publiée pour la première fois dans Les Annales de l’Académie de Mâcon (1888) : «L'oiseau-bête faramine volait de la butte de la roche de Solutré à la butte de la roche de Vergisson. Dans cette dernière commune, il planait et tombait sur un cabri, une chèvre, un agneau. L'oiseau faisait tellement de bruit avec ses ailes que, depuis la fontaine au Ladre jusqu'à la pierre Cale, les animaux s'enfuyaient. Le pays était terrifié. On réunit donc un jour les chasseurs du village qui, armés de fusils, partirent à la roche. La bête, perchée, s'envola et l'un des chasseurs tira et la blessa. Le monstre tombé était encore menaçant et on dut l'achever en faisant feu directement dans le bec géant, ce que l'on ne réussit que lorsque la bête faramine fut acculée contre la roche puis le monstre fut plumé et brûlé sur la place publique». 

Laurent Lailly explique que «le titre local «Peteu de Vergisson» (Ndlr : Que l'on orthographie habituellement «P'teu de Vergisson») est le nom patois du «roitelet», petit passereau qui affectionne les endroits à végétation dense au sol : «repteu, peteu ou encore p'teu».

Il a raison de souligner ce point important. C'est une ironie typiquement bourguignonne où l'on donne à un monstre gigantesque le nom d'un minuscule oiseau. Ce renversement comique renforce la chute du conte : on croit que la créature obscurcit le soleil… mais une fois plumée, elle pèse plus rien ! 

La légende selon Émile Violet et Gabriel Jeanton
Toutefois, la Bête Faramine n'est pas une invention récente. Deux folkloristes majeurs du sud de la Bourgogne l'ont évoquée à leurs manières...

Dans Les superstitions et croyances populaires en Mâconnais (1939), Émile Violet décrit de nombreuses croyances liées aux sources, aux grottes et aux lieux humides — ces espaces où l'on redoutait serpents, esprits et forces maléfiques. Pour s'en protéger, les habitants utilisaient volontiers buis bénit, gardé dans les maisons et étables pour repousser le mal, les sorciers, les esprits et les maladies, bénédictions de rogations contre les nuisibles visibles ou invisibles et pratiques préchrétiennes adaptées.

Ces motifs, fréquents dans tout le Mâconnais, ont nourri l'imaginaire local d'histoires de bêtes et créatures monstrueuses associées aux reliefs de Vergisson.

Dans le tome II de Le Mâconnais traditionaliste et populaire. Pèlerinages et légendes sacrées (1921), Gabriel Jeanton souligne que le Haut-Mâconnais, notamment vers Brancion, Clessé, Uchizy et Sologny, conserve de nombreuses croyances liées aux serpents, aux sources et aux grottes — survivances de traditions très anciennes.

Il évoque plusieurs récits de grandes bêtes associées aux rochers et cavités, motifs qui rappellent les bêtes faramines du folklore bourguignon, même s’il n'utilise pas directement ce terme. Gabriel Jeanton parle aussi, indirectement, de vouivres ou guivres quand il compare les traditions serpentines anciennes du Mâconnais à celles du Jura et de la Franche-Comté, mais sans employer ces mots.

Ni Émile Violet ni Gabriel Jeanton ne racontent une version complète de la Bête Faramine; mais chacun, à sa manière, évoque des traditions de serpents, de grandes bêtes et de lieux chargés (sources, grottes, chaos rocheux) qui, mis ensemble, dessinent le cadre d'un vieux mythe local. Ces fragments, rapprochés, laissent deviner la silhouette d'une créature monstrueuse profondément ancrée dans l'imaginaire du Mâconnais.

Sa description, selon le récit traditionnel
Selon la tradition orale du Mâconnais, la Bête Faramine était un serpent gigantesque, couvert d'«écailles comme des tuiles», capable de «se dresser comme un orme», et dont le souffle «mettait les herbes à plat».

On disait qu'elle sortait à la tombée du jour pour boire au fond des combes, traçant dans la poussière un sillon qui ne s'effaçait qu'avec la pluie.

Dans les veillées, les anciens décrivaient aussi ses yeux rouges, visibles depuis la roche, le bruissement qui précédait sa venue, et l'odeur de terre humide qu'elle laissait derrière elle.

Le combat du saint ou du chevalier
Comme beaucoup de dragons bourguignons (vouivre de Montmelard ou de Lacrost), la Bête Faramine de Vergisson fut un jour affrontée par un héros dont l'identité varie :

• un moine de Cluny, muni d'une simple croix;
• un chevalier, armé d'une épée bénie;
• ou un saint local, parfois identifié — sans preuve — à Saint-Martin.

Le combat se serait déroulé au Chemin du Diable, un passage accidenté sous la roche.

La bête, blessée, aurait roulé jusque dans un gouffre aujourd'hui rebouché, et son cri aurait «résonné trois fois sous la terre».

Le lieu du combat était réputé dangereux : aucun troupeau ne voulait y passer, et les mulets se cabraient sans raison apparente.

La trace sous la roche
Au pied de la Roche de Vergisson, certains anciens montraient jadis un long poli dans la pierre — une érosion naturelle interprétée comme «la trace du ventre de la bête».

Le site de la commune Cruzille écrit :
«On retrouve leur trace [des dragons] dans de multiples histoires bourguignonnes sous le nom de vouivre ou encore bête faramine».

Selon la tradition orale recueillie dans la région dans la seconde moitié du XXème siècle, des villageois affirmaient que la Bête Faramine «descendait se coucher là», et que les enfants évitaient cet endroit à la tombée du jour.

Un habitant d'un hameau voisin racontait encore, dans les années 1960 :
«Quand j'étais gamin, on nous disait qu'elle dormait sous la roche et qu'elle faisait tomber des cailloux quand elle remuait».

Petites secousses sismiques ? Toujours est-il qu'aucune source écrite ancienne ne décrit formellement cette trace, mais la croyance a circulé longtemps dans les veillées de Vergisson et du Mâconnais.

Un monstre géologique devenu légendaire
La Roche de Vergisson est un véritable manuel de géologie à ciel ouvert. Depuis le XIXème siècle, les études de Jules Thurmann et, plus tard, celles de géologues régionaux publiées dans Les Annales de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Tournus, rappellent son origine : «un ancien récif corallien jurassique, redressé puis basculé par les mouvements tectoniques».

À l'échelle du paysage mâconnais, ce bloc calcaire dressé comme une proue de navire contraste tellement avec la douceur environnante qu'il a naturellement suscité récits et interprétations mythiques.

Quand la roche devient bête
Comme dans d'autres sites emblématiques du Sud-Bourgogne (Solutré, Montmelard, Dun), la population a cherché dans le relief des formes animales, parfois terrifiantes. Ce procédé est bien documenté dans les travaux de Paul Sébillot, qui décrit comment les populations rurales projettent dragons et serpents sur les falaises, éboulis ou chaos rocheux.

Vergisson n'y a pas échappé : l'étrangeté de la roche, son inclinaison, et l'ombre qu'elle projette à certaines heures du jour ont nourri l'image d'une bête couchée, dont on devine encore la colonne dorsale.

Les anciens assimilaient ainsi les érosions verticales aux griffures ou côtes de la bête, les traînées rouges d'oxydes de fer à sa bave, les ruissellements nocturnes à son souffle et les chutes de pierres à ses mouvements sous la roche.

Ces interprétations populaires, parfaitement conformes aux mécanismes de folklore observés dans toute l'Europe — tels que décrits par Émile Violet pour le Mâconnais et Gabriel Jeanton pour la Bourgogne du Sud, ou par Paul Sébillot à l’échelle nationale —, témoignent d'une lecture animiste du paysage où la roche n'est pas un simple relief, mais un corps, un géant pétrifié, un être encore vivant sous la croûte de pierre.

Un dernier écho dans les vignes
Dans les années 1930, plusieurs vignerons du coin auraient raconté avoir vu, par nuits humides «comme un long ruban sombre glisser entre les ceps, sans bruit».

Plus probablement un sanglier…

Mais dans le Mâconnais, la frontière entre bête réelle et bête légendaire est souvent aussi fine que les brumes du matin.

La Bête Faramine ne fait plus trembler les habitants de Vergisson, mais elle reste une figure majeure du folklore local : une créature de légende, symbole de l'affrontement entre l'homme et la nature sauvage, et un écho lointain des mythes draconiques européens.

La Roche de Vergisson continue de veiller, silencieuse, sur cette légende que les randonneurs ignorent souvent mais que les anciens, eux, n'ont jamais tout à fait oubliée.

 

Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati