Culture
Une soirée bouleversante à La Bobine autour du voyage intérieur de Josette Guigue
Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI
Publié le 24 Novembre 2025 à 18h00
Portrait d'une petite femme au courage immense, qui suit les oiseaux jusqu'aux confins de l'Europe et transforme chaque voyage en une belle leçon de liberté. Plus de détails avec Info Chalon.
Lundi 17 novembre 2025, à 19 heures 30, La Bobine proposait au cinéma Mégarama Chalon une soirée spéciale autour de la projection du documentaire «Je me suis embarquée sur un vaisseau qui danse» de Daisy Lamothe. Une séance en présence de la réalisatrice, Denis Jourdin, le preneur de son, et de la principale protagoniste du film, Josette Guigue, venue partager cette belle aventure humaine qui dépasse largement le simple récit de voyage.
L'association chalonnaise pour le cinéma invite ses adhérents et sympathisants à poursuivre cette dynamique associative ce lundi 24 novembre, avec son assemblée générale à 19 heures à la salle des fêtes des Charreaux.
Josette, 80 ans, sur les routes du nord de l'Europe
Depuis une dizaine d'années, Josette Guigue, ancienne éleveuse de chèvres installée à Chevagny-sur-Guye, prend la route en solitaire. À bord de sa vieille camionnette aménagée — son «tracassin», comme elle l'appelle affectueusement — elle reprend chaque année la direction de l'Estonie, joli petit pays au bord de la mer Baltique, pour suivre la grande et fantastique migration des oiseaux.
Un des plus beaux spectacles que la nature ait à nous donner.
«On ne peut pas décrire cette envie de partir», confie-t-elle dans le film. Une envie viscérale, parfois incomprise. «Je sais bien que je passe pour une farfelue, mais je m'en moque !», glisse-t-elle avec son franc-parler bien bourguignon.
Ce n'est ni une lubie touristique, ni une quête d'exotisme. Alors, qu'est-ce ? Une fuite ? Une recherche ? Une pulsion d'espace ? Le documentaire creuse ces interrogations avec pudeur, porté par la voix, la présence, et les silences chargés d'histoire de cette octogénaire lumineuse.
Une femme en lien intime avec la nature
Observatrice hors pair, Josette vit entourée d'oiseaux, en particulier des hirondelles auxquelles elle ouvre sa maison et sur qui elle veille «dans un esprit de sauvegarde». Elle en héberge 18 nids dans son salon — «et pas une crotte au sol», précise-t-elle fièrement.
La commune de Chevagny-sur-Guye lui a d'ailleurs offert un GPS — «qui a déjà trop marché»... en attendant une nouvelle paire de jumelles.
Comme le souligne Sophie Lartaud, membre de La Bobine, l'association chalonnaise pour le cinéma :
«Josette possède la science de l'expérience. Elle maîtrise les cycles et habitudes de plusieurs espèces d'oiseaux, sait comment les côtoyer sans les déranger et surtout où les observer. Elle fait état très simplement de ce qu'elle voit».
Sa sensibilité à la nature s'exprime aussi dans des gestes simples : elle peut s'arrêter, au détour d'un sentier estonien, pour ramasser des morilles.
«Qu'est-ce qu'elles étaient belles, ces morilles !» s’exclame-t-elle, «il ne manquait plus que le poulet».
Les morilles, «c'est un serpent de mer dans la famille», un véritable trésor inattendu.
Et puis il y a encore et toujours les oiseaux. Sur les bords de la Baltique, elle s'émerveille :
«Ce ne sont pas des choses que l'on voit tous les jours !»
Quelques bernaches suffisent à son bonheur, même si elle constate : «Peu d'oies en ce moment».
Josette affectionne particulièrement les oies cendrées (Anser anser) et les forêts profondes du sud de la Pologne (Galicie, Opole, Silésie et Petite Pologne).
Durant un voyage, elle a même eu la sensation d'être suivie par une bergeronnette grise (Motacilla alba) partout où elle allait en Europe.
Un récit qui bascule vers la confidence
Au fil du film, la réalisatrice capte un basculement. Un motif musical revient «comme pour clore la parenthèse», et Josette dévoile des fragments de son histoire. Une histoire marquée par des blessures profondes, mais racontée avec une sincérité désarmante.
Son enfance fut un territoire rude.
«On utilisait beaucoup de martinets à la maison», dit-elle.
«Par deux fois, j'ai fini assommée tellement je recevais de coups», précise Josette. Elle raconte avoir eu honte, à 14 ans, d'avoir levé la main sur sa mère, «parce qu'(elle) n’en pouvait plus du déchaînement de violences».
«C'est bizarre, la vie», glisse-t-elle.
Elle confie aussi : «J'aurais aimé connaître mon père». Sa mère, même sur son lit de mort, refusa de dévoiler son identité.
Josette évoque aussi cette délivrance le jour où elle a retrouvé l'usage de ses oreilles :
«Ma vie a changé».
Sa mère, elle, n'y a jamais cru. Leur relation resta tourmentée jusqu'au bout. «Je suis libre depuis, fini les cauchemars», avoue-t-elle au sujet de sa disparition. Elle raconte même ce moment troublant :
«Tu vois, ma mère, tu auras voulu que ce soit quelqu’un d'autre qui te ferme les yeux, et bien c'est moi qui te les ferme».
Elle résume ces années de maltraitance d'une phrase : «Elle me battait comme le plâtre».
Encore aujourd'hui, elle s'interroge :
«Pourquoi je l'ai toujours vouvoyée ? Elle m'aimait probablement à sa manière».
Une vie de femme, d'amour et d'épreuves
Josette raconte être tombée enceinte la première fois à 16 ans. Un an et demi plus tard naissait son deuxième enfant. Le troisième arrive un 2 février.
Neuf jours après, elle quitte le père, «un bel Italien», plus âgé, très porté sur les jeunes filles. Les très jeunes filles... «Son penchant lui a causé des ennuis», dit-elle. L'homme sera même incarcéré à Lyon «à cause de ça».
Ces confidences éclairent la force tranquille qui émane de Josette aujourd'hui.
La liberté comme horizon
Être sur les bords de la Baltique, dans une forêt de Pologne ou en Saône-et-Loire n'est pas la même chose, pour Josette. «Être ici, sur les bords de la Baltique ou dans une forêt de Pologne, être en Saône-et-Loire, c'est deux choses différentes», dit-elle justement à ce propos.
Si quelque chose pouvait la retenir chez elle avant le départ, ce sont ses ancolies et ses roses qu'elle ne voit pas fleurir chaque printemps. On la voit aussi contempler un troupeau de vaches broutant près des prés salés baltes :
«Des fois, elles vont loin sur la côte».
Et, en revenant à ses fameuses morilles :
«Si je les avais cherchées, je ne les aurais pas trouvées».
Josette remarque aussi avec humour que les Estoniens ne connaissent presque rien de la France :
«Sauf si tu leur parles de Zidane. Tout le monde connaît Zinedine Zidane en Estonie».
Le regard de Daisy Lamothe et une rencontre décisive
La réalisatrice Daisy Lamothe, installée entre Paris et la Bourgogne, signe ici une œuvre délicate, fidèle à son cinéma documentaire.
Elle explique lors du débat avoir rencontré Josette pour la première fois en 2013, lors de la fête du village de Chevagny-sur-Guye, intriguée par cette femme pas comme les autres, qui racontait à qui voulait l'entendre ses histoires d'oiseaux. Cette rencontre est restée dans un coin de sa tête. Elle revoit Josette deux ans et demi plus tard, et se passionne pour son rapport à la nature.
«Avec Josette, j'ai fait un vrai travail sur ce qu’est l'aventure», explique Daisy Lamothe.
«Quel film je peux faire avec Josette ? Et pourquoi ? Qu'est-ce qui la motive à partir ?»
Pour elle, ce documentaire n'est «ni un road movie ni une biographie, mais un voyage intérieur».
«C'est un voyage quand même !», la reprend Josette.
«J'ai fait les choses comme je les sentais», précise cette dernière.
Réalisatrice, scénariste, monteuse, productrice… Daisy se décrit comme «une sorte de Shiva, maniaque et méticuleuse».
«On a fait ce film à trois», souligne-t-elle : la réalisatrice, le preneur de son et Josette.
Une spectatrice lui fait remarquer l'utilisation de The Unanswered Question de Charles Ives. Daisy justifie ce choix : une œuvre pour cordes, trompette et quatuor à vent, composée en 1908, «romantique et dissonante», qui correspond parfaitement à la vie de Josette.
Beaucoup de spectateurs ont aussi été intrigués par l'ancienne datcha soviétique, évacuée à la hâte par des familles de russes au moment de l'indépendance estonienne en 1991, qui apparaît dans le film.
Pour Josette, la découvrir fut un choc : cela lui rappelait la ruralité de sa jeunesse en Saône-et-Loire, celle de la première moitié du XXème siècle, ravivant des souvenirs enfouis.
Daisy précise que le documentaire a été difficile à produire : le producteur initial est mort avant le début du tournage, et la réalisatrice a dû assurer la production sur ses propres fonds. «J'ai du mal à le produire, ce fut le fruit de plusieurs années», confie-t-elle.
Le public — 235 spectateurs, un score exceptionnel pour un documentaire à Chalon-sur-Saône — a également été interpellé par le chien et le mannequin installés sur le siège passager du camion.
«Le vaisseau de Josette, c'est son camion», résume Daisy.
Un moment d'échange apprécié du public
À l'issue de la projection, un échange chaleureux s'est tenu entre la salle, la réalisatrice, le preneur de son et Josette elle-même, émue mais toujours vive d'esprit. Le public a salué la beauté du film, la force discrète de cette femme, et cette manière unique qu'elle a de regarder le monde — entre pudeur, humour, fragilité et émerveillement.
La Bobine donne rendez-vous à ses adhérents ce lundi 24 novembre 2025 à 19 heures, à la salle des fêtes des Charreaux, pour son assemblée générale annuelle.
Au terme de cette soirée, reste l'image d'une femme libre, farouche et sensible, dont le regard sur la nature éclaire autant qu'il émeut. À travers le film de Daisy Lamothe, Josette nous rappelle que certaines existences, discrètes en apparence, portent en elles une force rare : celle de suivre obstinément leur propre trajectoire, comme les oiseaux qu'elle aime tant.
Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati
-
Le parc naturel régional du Vercors tire la sonnette d'alarme après un week-end de Pentecôte bien trop chargé -
Gros incendie à la déchetterie de Granges ce dimanche -
Gilles Platret hausse le ton après deux incidents lors de mariages -
ESPACE NAUTIQUE - Compte-tenu du retard dans les travaux, le Grand Chalon annonce la réouverture de l'Espace Nautique pour la saison estivale -
Portes-closes ce vendredi au collège Vivant-Denon après de nouveaux actes de violences -
Travaux d’aménagement cyclable : une nouvelle voie verte de 9,2 km entre les communes de Lux et Marnay -
Le "Mammouth" prend sa retraite ! -
Le ras-le-bol d'une habitante parcourant Saint-Jean-des-Vignes et Saint-Cosme -
Le centre hospitalier de Chalon sur Saône décroche la 3e place au salon SantExpo -
Un incendie dans un appartement plonge les voisins dans l'inquiétude -
Nouveau - La galerie marchande du Carrefour Nord Chalon se dote d'un Head Spa Japonais -
Isa et Roby, l’âme du Konoba : cuisine sincère, clients fidèles. À découvrir ce vendredi soir. -
"Tapage nocturne aux Prés Saint-Jean : jusqu’à quand le silence des autorités ?" s'interroge un riverain -
Journée Choose France - Vicky Foods ouvre pour la première fois ses portes au grand public -
Une pluie de titres de Champions de France pour le Givry Starlett Club -
Les nouveaux « Jardins de Virey » -
Retour sur l’inauguration de la bijouterie Miramira à Chalon/Saône -
FOOTBALL - L'AS Mellecey-Mercurey exhulte et s'offre une nouvelle montée... La saison prochaine ce sera la R2 -
On parle de purin d'ortie ou de prêle, mais le purin de vos "mauvaises" herbes est aussi une bonne idée -
Refus d’obtempérer de Lux à Givry, au cœur de la nuit – Deux gendarmes légèrement blessés -
Coup de chapeau à Téo Vermorel, qualifié pour les finales nationales des meilleurs apprentis de France -
L’Auberge La Grande Vadrouille ouvre ce vendredi midi avec l’esprit des grandes auberges françaises