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TRIBUNAL DE CHALON - Tribunal : Devenu dépendant d’un médicament, il se tait « par honte »

Par Florence SAINT-ARROMAN

Publié le 01 Décembre 2025 à 10h37

TRIBUNAL DE CHALON - Tribunal : Devenu dépendant d’un médicament, il se tait « par honte »

A la suite d’une intervention chirurgicale, un médecin prescrit à son patient, du Tramadol, contre la douleur. Le patient est devenu addict, dépendant. Cette dépendance l’a conduit à la barre de l’audience d’homologation, ce 27 novembre, on vous raconte.

 Avant toute chose : cet homme travaille, n’a pas de casier. Il a un mode de vie qui jusqu’à présent le protégeait de tous les ennuis judiciaires. Le Tramadol a signé la fin de la paix pour lui. Il est accro, accroché, soumis à cette tyrannie.

Le 3 mai 2024, les douanes lui tombent dessus

Comme tous les gens dépendants, il fait des pieds et des mains pour obtenir le Tramadol. De pharmacie en pharmacie, de dépannage en dépannage, ici et là, et vraisemblablement (mais l’audience ne le dit pas) via un marché noir. « Le Tramadol, je me le procurais… Sans ordonnance, c’est très cher. » 
Le voilà en bout de course et devenu toxicomane. Il en a honte, ne s’en ouvre pas à son médecin traitant de peur que des membres de sa famille l’apprennent.
Alors il cherche, sur le net, où trouver les molécules que rassemble le Tramadol. Et il trouve. En Inde. Ni une ni deux, il passe commande de cachets. Mille cachets. Le 3 mai 2024, les douanes lui tombent dessus. La direction des douanes se constitue partie civile à l’audience et réclame une amende douanière de 1 000 euros.

« Aujourd’hui, je prends un produit de substitution »

En mai, gros choc. En décembre de cette même année, début des consultations avec un addictologue. La juge lui demande pourquoi il n’est pas allé consulter de lui-même, s’ouvrir à quelqu’un de sa toxicomanie ? « La honte… Se représenter qu’on est hors-la-loi, c’est plutôt violent. Je suis bien pris en charge aujourd’hui. J’ai un produit de substitution depuis 3 mois, le sevrage est lent et progressif. J’ai aussi vu un psychologue pour ce problème de dépendance, qui a fait émerger une problématique d’anxiété. »
On ne peut pas lui en vouloir de reprendre ce mot gelé : « problématique ». Il est à la mode, on l’entend partout, il est à la hauteur de ce qu’on ne veut pas savoir et au service de ce qu’on veut croire : en bricolant, en resserrant un boulon ici, une vis là, ça va le faire.

« Il a développé une angoisse relative à la prise de médicaments »

Cet homme traîne ce boulet depuis longtemps, puisque déjà, en 2020, observe la juge, il y eut un règlement transactionnel avec les douanes – elle ne précise pas de quoi il s’agissait, aussi bien, nombre de gens ont à s’arranger avec les douanes pour des achats de tabac à l’étranger, par exemple. 
« Il a pu prendre conscience de sa problématique, dit rapidement son avocat. Ça a été un électrochoc. Il a développé une angoisse relative à la prise de médicaments, alors il est pris en charge dans un protocole expérimental : il reçoit des injections-retard. Monsieur a le bagage intellectuel et moral qui lui permettra de s’en sortir. »

La tradition du dopage professionnel, si ancienne et toujours d’actualité

On ne voit guère ce que la morale vient faire là-dedans, même si dans la bouche de l’avocat, cela veut dire : ce n’est pas un délinquant au sens où on l’entend communément, c’est-à-dire quelqu’un qui multiplie les infractions. 
Quant au bagage intellectuel, c’est l’occasion de souligner qu’en aucun cas il n’empêche la dépendance à un toxique. Il y a même toute une tradition d’intellectuels qui recourent volontairement à l’alcool, aux drogues, aux produits vendus en pharmacie, pour se shooter, travailler davantage, décupler certaines de leurs capacités (avant d’en payer le prix un jour). 
Le Tramadol, prescrit pour permettre aux patients de supporter la douleur quand elle est forte, exige un arrêt qui est un sevrage : lent et progressif. Par chance nombre de patients sont trop heureux de se débarrasser de cette « m… » (selon deux témoignages recueillis, c’est peu mais c’est parlant), sur plusieurs semaines, par diminution progressive des doses.  

Les risques sont archi connus

Les risques liés à la prise de cette drogue (pharmakon, en grec ancien, signifiait à la fois remède et poison) sont connus et documentés mais le Tramadol est souvent mal prescrit, à l’image des neuroleptiques qu’on balance comme des bonbecs pour « calmer » les gens, voilà un problème supplémentaire.

« … dans l’enquête de l’Ofma, les patients disaient prendre du tramadol principalement pour trois raisons : des douleurs de dos (lombalgies), des douleurs articulaires (arthrose) ou des maux de tête (dont des migraines). Ces chiffres témoignent d’un réel mésusage, car le tramadol n’est pas un traitement de premier recours ni des maux de dos ni de l’arthrose, pour lesquels il ne doit être envisagé qu’après l’échec des autres traitements antidouleurs. Et il est toujours déconseillé en traitement des migraines, d’une part parce qu’il est inefficace et d’autre part parce qu’il favorise d’autres types de maux de tête » peut-on lire sur le site* de Que choisir.

Euh…

L’assurance maladie donne également quelques mises en garde et conseils**, insiste, elle aussi, sur « le mésusage » du médicament. Un intertitre toutefois nous pose question : « Comment se protéger du risque d’addiction »**. Euh… Peut-on s’en protéger autrement qu’en aimant la vie, sa propre vie, sans avoir besoin de planer ou de s’enivrer, pour (se) supporter ?
A cet endroit, il n’y a aucune morale, aucun bagage intellectuel, aucun niveau de vie qui vaille. On peut tous ou pas loin, basculer un jour ou l’autre, dans une addiction ou une autre. Fuir ce qui est si difficile pour soi, et entrer en enfer. C’est un pacte avec le diable, hein. 
Supporter l’insupportable, grande question humaine.

Une amende douanière de 500 euros

Le procureur de la République a proposé la peine d’une amende douanière de 500 euros, et accepte l’exclusion de la mention de cette condamnation aux bulletins numéros 2 et 3 du casier judiciaire. Le prévenu a accepté. Le juge homologue la peine.

FSA

* https://www.quechoisir.org/actualite-antidouleur-les-dangers-meconnus-du-tramadol-n113090/  
https://ansm.sante.fr/actualites/tramadol-moins-de-comprimes-dans-les-boites-pour-un-meilleur-usage 

** https://www.ameli.fr/saone-et-loire/assure/actualites/tramadol-etre-vigilant-face-au-risque-d-addiction