Gergy
Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : L'affaire du vicaire Bertrand Guillaudot
Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI
Publié le 05 Janvier 2026 à 23h00
Ce procès révèle, à travers un dossier judiciaire conservé, comment l'accusation de sortilège pouvait encore conduire un homme d'Église devant les tribunaux. Plus de détails avec Info Chalon.
Au début des années 1740, dans un village du Chalonnais, un vicaire se retrouve au cœur d'une affaire judiciaire exceptionnelle. Accusé de sortilège, de faux et de vol, Bertrand Guillaudot est poursuivi à la fois par la justice de l'Église et par celle du roi.
Conservé dans un ouvrage ancien, son procès offre un rare témoignage sur la persistance des accusations de sorcellerie en Saône-et-Loire au XVIIIème siècle et sur les tensions entre autorités religieuses et judiciaires à la veille des Lumières.
Un cas documenté dans le Chalonnais
Au début de l'année 1742, une affaire judiciaire s'ouvre dans le ressort du bailliage de Chalon-sur-Saône, concernant un prêtre en fonction dans un village voisin.
Le récit est conservé dans un ouvrage du XIXème siècle, Les sorciers de Lyon : épisode judiciaire du XVIIIème siècle (1868).
Henri Beaune, l'auteur y écrit explicitement :
«Au commencement de l'année 1742, vivait à Gergy, paroisse du diocèse de Chalon-sur-Saône, un vicaire nommé Bertrand Guillaudot».
Comme nous indique ce dernier, Gergy se situe à «deux lieues»(quelques kilomètres) de Chalon-sur-Saône.
Origines et parcours ecclésiastique du vicaire
Le récit précise que Bertrand Guillaudot est issu des milieux populaires.
«Sorti des derniers rangs du peuple, Bertrand Guillaudot avait dû son éducation à la charité du seigneur de Gergy»
Ainsi, son éducation est attribuée à la protection du seigneur local, Jean-Joseph Languet, évêque de Soissons puis archevêque de Sens, figure connue pour ses conflits avec le Parlement autour de la constitution Unigenitus.
Le frère de ce prélat, Jean-Baptiste-Joseph Languet, co-seigneur de Gergy et futur constructeur de l'église Saint-Sulpice (1745), aurait remarqué très tôt l'intelligence du jeune Guillaudot et orienté sa formation vers l'Église.
«Après quelques années passées au séminaire, où il avait fait preuve à la fois d'érudition et de piété, il reçut les ordres dans le diocèse de Lyon»
Le texte insiste sur ses études théologiques, son passage par le séminaire, son ordination dans le diocèse de Lyon et sa ferveur initiale, décrite ici dans un style très littéraire.
Ces éléments relèvent d'un récit reconstruit, typique de l'historiographie narrative du XIXème siècle, et non d'un procès-verbal brut.
Une chute morale décrite par l'auteur
«Mais un jour cette ardeur s'éteignit : né au sein de la misère, il en avait, à son insu, gardé les instincts; la foi disparue, il en retrouva toutes les passions mauvaises»
L'ouvrage attribue la dégradation morale du vicaire à plusieurs facteurs (origines modestes, réussite financière de sa sœur installée à Lyon, jalousie et cupidité croissantes). On trouve, à propos de la transformation intérieure du prêtre, un passage assez éloquent : «Les pieuses convictions de sa jeunesse s'engloutirent dans ce rêve insensé de l'âge mûr», ou encore sur l'hypocrisie et le détournement de son ministère : «Il ne vit dans son auguste ministère qu'une voie privilégiée pour atteindre à son but, et il se fit hypocrite jusqu'au jour où il pourrait être librement apostat».
«Guillaudot avait une sœur que la faim avait chassée du pays natal et conduite à Lyon, la ville des grandes industries et des grandes mais laborieuses fortunes»
La sœur est décrite comme devenue courtisane et riche, ce qui, selon l’auteur, aurait nourri chez Guillaudot un désir d'enrichissement incompatible avec son ministère.
Henri Beaune insiste notamment sur l'origine de sa richesse de la sœur : «L'aisance qu'elle était allée demander au travail, sa beauté facile la lui procura; elle lui donna même plus, elle lui donna la richesse», son luxe ostentatoire : «Grâce aux libéralités de ses nombreux protecteurs, la sœur du modeste vicaire eut bientôt carrosse, livrée, parures; elle éblouit l'opulente cité de son luxe insolent» et son influence morale sur son frère : «La courtisane railla son frère de son humble pauvreté et le fit rougir de ses vertus obscures».
Ces passages sont interprétatifs et moralisateurs. Ils reflètent la vision de l'auteur, pas nécessairement le contenu des pièces judiciaires.
Les accusations judiciaires attestées
Ce qui relève clairement du fait judiciaire, en revanche, est bien identifié dans le texte.
Les juges royaux du bailliage de Chalon-sur-Saône sont saisis de «cas privilégiés», catégorie juridique qui désigne les crimes graves relevant directement de la justice royale, ce qui confirme qu'il s’agit bien d'une affaire pénale formelle, et non d'une rumeur ou d'un simple conflit ecclésiastique. Les accusations citées sont le sortilège, le faux et le vol.
La mention explicite du «sortilège» est essentielle car elle montre que, même au XVIIIème siècle avancé, le terme reste juridiquement opérant, bien que la grande chasse aux sorcières soit déjà passée.
Une double justice : Église et État
L'affaire révèle un conflit de juridictions, fréquent à l'époque.
D'un côté, nous avons la justice ecclésiastique avec l'Officialité (tribunal d'Église) qui condamne Guillaudot à une détention perpétuelle dans une prison dépendant de l'archevêché de Lyon, assortie de pénitences spirituelles (pain et eau, psaumes pénitentiaux) et de l'autre, la justice royale avec le bailliage de Chalon-sur-Saône qui, selon le texte, se montre «moins indulgent».
Cette divergence illustre la sévérité persistante de la justice laïque face aux crimes mêlant religion, fraude et pratiques jugées déviantes.
Une peine capitale mentionnée
L'ouvrage évoque un procès-verbal daté du 3 avril 1743, dans lequel Bertrand Guillaudot est décrit comme «condamné à être brûlé vif».
Cette information provient d'un ouvrage secondaire, non de la minute originale du procès, elle est toutefois présentée par l'auteur comme issue d'un document judiciaire précis.
L'affaire du vicaire Bertrand Guillaudot, survenue à Gergy entre 1742 et 1743, constitue un exemple rare et précisément localisé de poursuites pour sortilège en Saône-et-Loire à une époque où ce type d'accusation tendait pourtant à disparaître. Connue par un ouvrage secondaire fondé sur des pièces judiciaires, elle révèle à la fois la persistance de catégories pénales héritées des siècles précédents et la sévérité encore possible de la justice royale, en contraste avec la réponse plus modérée de l'institution ecclésiastique. Au-delà du destin individuel du prêtre, ce dossier éclaire les tensions entre foi, morale et justice dans le Chalonnais du XVIIIème siècle et rappelle que la fin de la chasse aux sorcières n'a pas signifié la disparition immédiate des peurs et des pratiques judiciaires qui l'avaient nourrie.
Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati
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