Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - « Moi, je veux que mes copines soient libertines.

Y. B., 32 ans, ne veut pas que ça visiblement. Placé en détention provisoire le 7 décembre dernier, il est jugé ce lundi 4 mars en comparution immédiate pour « proxénétisme aggravé » et blanchiment. La victime est une personne « particulièrement vulnérable », une jeune femme placée sous curatelle renforcée. Il a demandé des délais pour préparer sa défense, il a surtout changé d’avocat. Sa version est rodée. Il va la servir, jusqu’à l’écœurement.

Comme tous les escrocs, Y. B. a le baratin professionnel. Il en use avec des stratégies qui peuvent en effet, dans la vie courante, abuser ses interlocuteurs. Une de ses ex petites amies rapporte, « il m’a demandé si je voulais faire des massages à d’autres hommes, et même des fellations ». Réaction du prévenu : « jamais je ne l’ai forcée à faire quoi que ce soit, c’est une fille qui aime beaucoup les hommes. » Il répond à côté mais déporte le regard sur la fille. De surcroît il tient à répondre à une question qu’à aucun moment le tribunal ne pose : il n’est pas poursuivi pour avoir « forcé », mais pour avoir aidé et assisté la prostitution d’autrui et en avoir tiré profit.

« Fais des rendez-vous, j’ai pas de sous »

Sa culpabilité ne fait aucun doute. Sur les sites internet qui hébergeaient l’annonce pour des massages, c’était son numéro de téléphone à lui. Les locations d’un gîté à Viré, d’un lieu à Saint-Marcel, d’un lieu à Chalon-sur-Saône rue Camille Chevalier, payées avec son compte. Il gère les prestations, les rendez-vous et les tarifs. Extrait des échanges téléphoniques : « Y a un mec qui veut me faire un cunni à 200 euros. – Ouais, c’est OK, mais dans une heure. » Qu’en dit le prévenu ? « Alors en fait, c’est une fille qui a besoin d’être rassurée, elle avait besoin que je dise oui, que je dise ok. » La substitut du procureur, Marie Gicquaud, insiste. Autres extraits : « On dirait que tu ne veux pas bosser. – Non, je veux bosser, je te le promets », « Fais des rendez-vous, j’ai pas de sous. – Je vais faire des efforts. »

Retournement complet de la victime entre début décembre et le jugement

Le proxénète ne se démonte pas : « Avec tout le respect que je vous dois, je m’étais investi. Il faut faire les choses bien, dans la vie, et elle aimait avoir mon avis. » La victime, une jeune femme au gabarit de brindille mais solidement plantée sur des talons aiguilles à l’audience, vient répéter les mêmes choses à la barre. Lors du premier renvoi elle était redevenue une petite fille, prostrée contre son père, mais le temps a passé et son chéri l’a retournée comme un gant (elle avait demandé un parloir, ils n’ont cessé d’échanger lors du 2ème renvoi, le 17 janvier). Il tient un discours, elle tient le même, mot à mot. Mot-à-mot. Son père qui avait pu l’entourer d’un bras protecteur ? Elle lui en veut à mort, elle en veut à ses parents, elle en veut à sa curatrice, elle ne veut plus de curatrice, elle ne veut pas d’avocat, elle n’est pas victime.

Il savait que sa victime était particulièrement vulnérable

Elle avait « des rapports » avec certains clients ? C’était de sa propre initiative, elle disait à Y. « mon chéri je t’aime, fais-moi confiance ». Y. du box : « Elle me dit tout et je lui dis tout. Je lui disais que je n’étais pas d’accord, mais elle me disait chéri je t’aime, fais moi confiance. Je ne voulais pas la perdre, on est un couple libertin. » Ah ce mot, « libertin » ! Il le saccage, il le répète tant et tant qu’il en fait un corset, un moyen coercitif, c’est ainsi qu’on le ressent. C’est oppressant car on voit bien comment il en fait un argument de vente, si l’on peut dire, et comment, une fois arrêté, il se défausse sur lui. On lui dit « prostitution », il répond « libertinage ». Perversion. Il soutient qu’il ne savait pas qu’elle était placée sous mesure de protection civile, en raison d’une grande fragilité. Le président observe, comme ça, tranquillement, qu’il a pourtant rencontré la curatrice… « Oui, une fois. » Donc il savait.

Méthode Coué : « On est un couple libertin »

Ecoutons-le raconter son histoire : « Tout d’abord je voulais dire bonjour à tous. Je lève ma main et je jure de dire la vérité. Ça fait 3 ans qu’on était ensemble. On est sorti dans un club. On a rencontré un couple qui faisait des massages libertins. Elle, elle se plaignait de son boulot au restaurant, elle disait que c’était de la merde, qu’ils l’insultaient et tout ça. Alors on a regardé, on a vu des annonces, et on a passé des annonces. Mais j’ai toujours dit ‘je veux bien que tu fasses des massages érotiques, mais je ne veux pas que tu aies des rapports’. Elle m’a dit ‘chéri fais moi confiance, moi je t’aime’. J’ai dit ‘Ok, je ne te quitterai pas pour ça’. On est un couple libertin. » Perversion : retourner une chose en son contraire et persuader l’autre qu’il vous est redevable. Résultat : elle faisait la pute parce qu’elle aimait ça. Lui, ça ne lui plaisait pas forcément, mais par amour, hein, il a accepté. Maître dans l'art de faire passer les vessies pour des lanternes. Revenus de la prostitution : 2000 à 5000 euros par mois.

Défendue contre son gré

La gosse est remontée comme un coucou à l’audience et pendant le délibéré va s’écrouler sur un banc dans le hall, elle y pleure comme un veau. Maître Tort-Bourgeois, saisie par la curatrice, se voit dans l’obligation de défendre les intérêts de la jeune femme, « contre sa volonté ». Elle parle de l’expertise, des troubles importants dont la jeune fille est victime, qui en font une proie de premier choix à l’emprise, à la manipulation. Y. soutient mordicus qu’il n’a jamais touché aux revenus de la prostitution de la jeune femme ? Maître Tort-Bourgeois rappelle que régulièrement, la victime sollicitait sa curatrice pour avoir de l’argent pour son quotidien. Du reste la victime a été claire lors de ses auditions initiales et l’on est tous témoins de son retournement durant ces derniers mois.

Le prévenu fait du théâtre, on voit la victime l’imiter

« Donneur d’ordre », dit le parquet. « Ton rendez-vous arrive, prépare-toi. » Lui : « Je participe, mais en fait je ne veux pas participer. » La gosse : « En garde à vue j’ai menti. Les policiers m’ont mis la pression. Ils me gueulaient dessus que si je disais pas ce qu’ils voulaient, ils diraient à mes parents que j’étais libertine, et ça je ne voulais pas, car c’est ma vie privée. » Elle a fait une demande de main levée de sa curatelle. Le président intervient doucement pour lui expliquer qu’une convocation à une audience n’est pas une décision de justice, et que « c’est pas parce qu’on demande, qu’on obtient forcément ce qu’on veut ». Quand la procureur a requis une peine de 5 ans de prison et une amende de 10 000 euros, le prévenu a théâtralement caché sa tête dans ses avant-bras, et, le ventre noué, on voit la victime, assise le plus près possible du box, faire exactement la même chose. Tête plongée dans ses avant-bras. Mot à mot, geste à geste.

Pas de preuves pour le blanchiment

La procédure achoppe sur la question du blanchiment. Le président fait état de cette difficulté rapidement (il n’y a pas les comptes bancaires de monsieur au dossier) et reçoit l’assentiment de maître Charle (barreau de Lyon) : « on a fusionné train de vie, non justification des revenus, et blanchiment ». Y. B. avait créé une auto-entreprise de revente de voitures, c’est aussi un joueur, et apparemment addict. Des gains, certes, mais aussi des dettes. « Je vis avec beaucoup d’espèces, je n’aime pas mettre l’argent à la banque. » Maître Charle plaidera la relaxe pour le blanchiment. Sur la prévention de « proxénétisme aggravé » il plaidera sur le quantum de la peine. « 5 ans », c’est bien trop. Il se réfère à des affaires récemment jugées à Lyon, il entreprend habilement de replacer le curseur.

« Moi j’étais là pour l’aider »

Y.B. a la parole en dernier et il n’est pas du genre à se taire. « J’ai toujours coopéré avec les gendarmes. Moi j’étais là pour l’aider (il parle de la victime, son avocat qui remet alors de l’ordre dans son dossier, lève un sourcil). Pour moi, elle n’est pas vulnérable, elle ne me l’a jamais dit. Je l’ai vue une fois, la curatrice. Je savais pas que c’était du proxénètisme. J’ai des valeurs et des principes dans la vie. Ok, j’ai fait une faute mais je savais pas. Je suis dans une association pour les jeunes, à Anse, et le président est dans la salle. » Voilà pour la caution morale.

30 mois ferme

Le tribunal relaxe Y. B. pour le blanchiment. Le déclare coupable de proxénétisme aggravé, le condamne à 30 mois de prison, ordonne son maintien en détention. Le condamne aussi à payer 4000 euros d’amende et 5000 euros à la victime de dommages et intérêts. Il devra les verser à la curatrice, la victime gronde de colère et de protestations puis elle se précipite vers lui, ils se tiennent la main, elle lui embrasse la main. Il fait le malheureux. Elle s’éloigne. Il se lève et jette un grand sourire vers ses potes, lève ses deux pouces en leur direction.

Florence Saint-Arroman

On peut lire le compte-rendu de la première audience de renvoi, le 10 décembre 2018 : http://www.info-chalon.com/articles/chalon-sur-saone/2018/12/10/41148/tribunal-de-chalon-il-n-y-a-jamais-eu-de-prostitution-c-etait-des-massages-erotiques/

Le casier judiciaire de Y. B. portait 23 mentions, dont 3 condamnations pour exhibitions sexuelles, 1 pour agression sexuelle et 1 pour violences aggravées.

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