Chalon sur Saône

« L’étudiante et Monsieur Henri », des instants d’excellente facture

« L’étudiante et Monsieur Henri », des instants d’excellente facture

Comédie d’Ivan Calbérac, « L’étudiante et Monsieur Henri » est un reflet des turpitudes qui jalonnent le parcours sinueux de tant et tant de familles aux prises en interne avec les interactions déroulées à bon ou mauvais escient. A L’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône mardi soir, ce sous l’égide d’A Chalon Spectacles, le public a beaucoup ri devant une inondation de mauvaise foi. Parfois jaune, « toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne sauraient être que fortuite. » Comme de bien entendu…

 

Aimable comme une porte de prison

Magistralement interprété par Roger Dumas, ce Monsieur Henri n’est pas à proprement parler un modèle du genre en matière de diplomatie et de rapports humains envahis par la courtoisie. Il en est plutôt l’antithèse, ne pouvant s’empêcher, en septuagénaire aigri, d’agresser verbalement ses interlocuteurs. Sans la moindre once de répit. Veuf, le mal embouché, que l’idée d’aller finir ses jours dans une maison de retraite insupporte, fait l’objet d’une requête de la part de son fils : lui trouver une locataire, histoire d’alléger le fardeau de sa solitude. C’est dans ce contexte peu réjouissant que débarque avec armes et bagages Constance, jeune fille aux études non couronnées de succès, obligée de passer en force pour l’obtention de ce logement. « Ca me fait vraiment chier de louer cette chambre. La chambre, j’y vais jamais, Il y a sûrement des cafards, des tas de bestioles, elle est lugubre », devait lui coller dans les gencives le propriétaire. Vraiment peu engageant. Et la salle de bains ? « C’est pas compris dans le prix!» Henri persiste et signe. C’est alors un tir nourri de chausse-trappes qui disent peu ou prou leur nom. Questionnaire à remplir, épais règlement intérieur à compulser, remarques nauséabondes (« Je veux une locataire, pas une fouille-merde »), rien ne sera épargné à la pauvrette qui, malgré cet épais barrage, s’incruste.

 

La vie crie victoire, la mort s’affaire à sa sinistre besogne

Dans la tête du vieil acariâtre germe une idée diabolique : mettre Constance en porte-à-faux en l’utilisant pour séduire son fils auprès duquel il ne témoigne pas d’une affection débordante et, conséquemment,  entraîner la rupture d’avec son épouse neuneu, qu’il porte encore moins dans son cœur. En échange de quoi la locataire serait gratifiée de six mois de loyer gratuits. Il s’ensuit alors un plan machiavélique destiné à amadouer le mâle, aux anges lorsque la démoniaque à son corps défendant jeune personne lui renvoie sa passion pour les Girondins de Bordeaux, l’ouvrage « Knulp » (de Hesse), ainsi que le goûteux riz au lait. Complètement chamboulé et émoustillé, le fils se servira de l’émotion procurée par les attentions serviles de Constance pour concevoir un enfant qui le fuyait jusqu’à présent. Drôle de tournure ! Situation paradoxale, avec cette naissance qui survient, au moment où Monsieur Henri pousse son dernier soupir. Ainsi va la vie, faite de hauts et de bas. Même si çà et là sous la carapace du ronchon des éclairs d’humanité se sont fait jour, la lettre d’adieu qu’il a adressé à sa locataire (malheureusement victime d’un concours raté à Londres), elle aussi peu choyée par son paternel, témoigne de sentiments apparaissant en filigrane, ou pas. Peu importe après tout. Seul le résultat compte. Dans le fatras des interpénétrations de la cellule familiale l’auteur est parvenu à séparer le bon grain de l’ivraie, relayé par des comédiens à la crédibilité certaine. Que justice lui soit rendue !   

                                                                                                   Michel Poiriault