Opinion
Voyager, c’est aussi s’arrêter
Publié le 18 Avril 2015 à 07h57
Une fois n’est pas coutume, notre féministe de service a choisi de changer de registre.
« Voyager, c’est aussi s’arrêter ». C’est ce que l’automobiliste peut lire sur les panneaux installés pour l’informer des conditions de circulation lorsqu’il emprunte l’autoroute. C’est l’un des messages que délivrent assez souvent ces sortes de fourches caudines sous lesquelles il passe à une vitesse n’excédant pas les 130 kms par heure, parce qu’il tient à ses points…
A l’évidence, ce message, qui n’est pas formulé comme ayant prétention à enjoindre un comportement, vise pour l’essentiel à rappeler aux conducteurs appelés à faire un long trajet que rouler sur autoroute c’est fatiguant et qu’il convient de faire des pauses. Par prudence. Pour se reprendre. Ceci pour éviter que leur voyage à bord de leur carrosse d’acier, de fibre de carbone et de plastique ne soit…le dernier.
Ce message, c’est, en quelque sorte, une expression de la voix de la raison. Le Jiminy Criquet des automobilistes de l’APRR [1] qui soufflent son conseil éclairé. Le petit angelot juché sur l’épaule droite des personnages de dessins animés qui donne un autre son de cloche que le petit diablotin qui suggère des conneries depuis leur épaule gauche : « ne t’arrêtes pas, tu n’as pas le temps » ; « appuie sur le champignon », etc. Et pour le coup, rien à redire de particulier, les choses a priori évidentes – se reposer pour rester concentré au volant de son cercueil roulant - nécessitant souvent qu’on les formule clairement. Etant entendu que ça va toujours mieux en le disant.
Ceci considéré, il y a peut-être autre chose à tirer dudit message : une forme de sagesse, méritant ans doute d’être méditée.
« Voyager, c’est aussi s’arrêter ». Derrière l’apparent paradoxe – s’arrêter quand on voyage, c'est-à-dire lorsque l’on se déplace et que l’on est donc en mouvement peut apparaître comme une contradiction de nature à nous interpeller -, se cache sans doute une forme de vérité, que l’on n’envisage peut-être pas assez. Mais pour l’entrevoir, encore faut-il…s’arrêter un instant sur ce que signifie le terme « voyager ».
Pour peu que l’on ait recours aux services du meilleur ami de l’homme à peu près civilisé – le dictionnaire -, on en apprend sur le verbe « voyager » que, comme tant d’autres, nous pensons connaître de fond en comble et que nous utilisions quotidiennement sans réfléchir à sa signification, ce qui nous en dissimule les potentialités, les virtualités. Or, celles-ci sont peut-être plus nombreuses qu’on ne le croit de prime abord.
Que signifie, au juste, « voyager » ? A lire ce qu’en dit Le Robert, on a d’abord l’impression, c’est vrai, de stagner. « Voyager », nous dit Robert, c’est « faire un voyage ». « Aller en différents lieux pour voir du pays », ajoute-t-il plus loin, probablement par que les concepteurs de ce dictionnaire énervant par moment se sont rendu comte que, si l’on peut pousser Mémé, ce n’est pas dans les orties.
Admettons. Mais « faire un voyage », n’est-ce que cela : traîner sa carcasse fatiguée, intoxiquée de résidus d’hydrocarbures et par les multiples substances nocives que sécrètent nos sociétés, comme le font des millions de touristes se déversant annuellement sur les plages de la Côte d’Azur, d’Agadir ou d’ailleurs, parce qu’on leur a dit que c’était dans l’ordre des choses de faire des centaines voire des milliers de bornes pour avoir l’impression de se reposer et de « se retrouver » ? Littéralement, un « voyage », c’est le « déplacement d’une personne qui se rend en un lieu assez éloigné », qui peut certes être le Pérou, l’Indonésie, Madagascar, le Maroc, La Rochelle. Mais ce « lieu éloigné », ce peut être plus simplement celui où se loge notre « Moi profond ». Ce « Moi profond » que nous perdons de vue à force d’immersion dans une vie où le temps s’est accéléré, sous le coup de ces innombrables prothèses de cerveau électroniques qui ne nous laissent plus le loisir de déconnecter. Ce « Moi profond » d’autant plus loin de notre « Moi quotidien et social » que nous ne prenons plus le temps d’aller vers lui. Ce « Moi profond » vers lequel nous ne pouvons plus nous diriger faute de nous…arrêter, pour commencer le voyage qui mène jusqu’à lui.
Assurément, faire un voyage, c’est peut-être « aller en d’autres lieux géographiques pour voir du pays ». Mais quand il s’agit de retrouver son « Moi profond », « voyager, c’est aussi s’arrêter ». C’est peut-être même plus simplement s’arrêter tout court. Pour éviter, comme lorsque l’on prend l’autoroute, que le grand voyage que constitue notre vie ne nous mène nulle part.
Ceci posé, à chacun de se faire une idée. Pour ma part, je crois que j’ai vais continuer de m’arrêter encore un peu.
Adèle PANTRE
[1] Autoroutes Paris-Rhin-Rhône
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