Opinion
Cochon et laïcité à Chalon sur Saône
Publié le 19 Août 2015 à 16h56
La tribune est co-signée par Jean-Yves Boursier, Professeur émérite des université en anthropologie, Robert Chantin - professeur agrégé à la retraite d'histoire et docteur en Histoire Contemporaine et Jean-Jacques Fouché - Inspecteur Général à la retraite au Ministère de la Culture, ancien directeur du Centre de la Mémoire d'Oradour sur Glane et de la Maison de la culture de Chalon sur Saône. Pour la petite histoire, Robert Chantin fut même le professeur d'histoire-géographie de l'actuel maire de Chalon sur Saône.
En avril dernier, le maire de Chalon-sur-Saône annonçait une formule magique de la Nouvelle laïcité : il n’y aurait plus de « repas de substitution » dans les cantines scolaires de sa ville. L’Oracle (l’ancien président de la République, alors président de l’UMP) avait parlé à Mellecey (un village agricole proche de Chalon-sur-Saône) et serviteur du prophète, le bon maire se chargeait de la mise en œuvre du discours.
Une recette fort simple : les jours où la viande de porc serait au menu des cantines, il serait obligatoire de manger cochon. Ou rien, c’est à dire jeuner ou aller ailleurs. L’élu local s’avançait en défenseur de la laïcité en justifiant sa décision par le respect de l’égalité républicaine opposée au « communautarisme » alors qu’elle aboutira à l’exclusion du repas pris en commun d’une catégorie bien identifiée des élèves. En tournant le dos à une pratique trentenaire initiée par ses prédécesseurs et qui ne posait pas de problème, voilà de quoi renforcer les replis communautaires.
La subtilité de l’opération tient dans l’annonce faite par Mr. Platret sans qu’il y ait une « Délibération » du conseil municipal. Une association dite de « défense judiciaire des musulmans » semble être tombée dans le piège en intervenant, en référé, auprès du tribunal compétent. Mr. Platret et ses partisans promoteurs du porc aux cantines se sont bruyamment réjouis de la décision du tribunal administratif de Dijon, alors que celui-ci a seulement observé « l’absence d’urgence », sans se prononcer sur le fond, la première proposition de porc n’intervenant qu’en octobre, 6 semaines après la rentrée. Très vite après les premières réjouissances, les médias ont d’ailleurs relativisé les choses, dont Le Monde du 17 août sous le titre « Le maire de Chalon veut du jambon dans les cantines ».
Opération politicienne
Le stratagème est une duperie au profit de son instigateur : l’ancien président. Il faut comprendre cette annonce pour ce qu’elle est : un « faux nez » et un « coup politique » destiné à :
- stigmatiser les adeptes du culte musulman, des gens considérés comme « pas de chez-nous », des « immigrés », y compris ceux nés en France ;
- contrer l’offensive du parti d’extrême droite qui tente une offre publique d’achat de voix sur la défense des « valeurs républicaines » ;
- séduire l’électorat populaire actuellement en fuite vers ce parti nationaliste qui promet avec aplomb et sans vergogne le beurre et l’argent du beurre ;
- accentuer les divisions au sein de la « Gauche de gouvernement » empêtrée dans ses contradictions et de plus en plus isolée.
Ce serait un bon « coup politique » si légalement le propos tenait la route, ce qui n’est pas le cas. De plus, il est d’une pauvreté intellectuelle qui confine au grotesque par sa recherche d’une alliance avec la fraction la plus ignorante et refermée sur elle-même du spectre des opinions politiques.
Rappel sur la loi de 1905
La loi de 1905 introduit la séparation des églises et de l’Etat dans l’espace public de la République. Au début du XX° siècle, alors que les pouvoirs de l’église catholique étaient encore exorbitants, il était logique d’établir des règles de droit en donnant une place égale aux confessions juive et protestante. Législateurs et opinion publique ignoraient la possibilité d’une influence musulmane, confession alors méprisée sous la pression de la colonisation.
La loi, donne aux confessions une place équivalente en leur permettant un libre exercice dans l’espace public. Les cultes sont libres et égaux devant la loi ; reste un effort pour la fraternité, c’est à dire pour l’acceptation fraternelle de la diversité des options religieuses et de leurs manifestations.
L’invention des rites et des lieux, des codes alimentaires et vestimentaires ne sont pas du domaine de la loi tant qu’ils n’y contreviennent pas. Leur gestion n’est pas de la responsabilité des élus locaux. Sur le territoire dont elles ont la charge, les autorités locales se doivent de limiter leurs interventions à assurer les conditions de possibilité du libre exercice des confessions et des cultes.
Cette liberté accordée implique celle de la critique publique des religions par leurs adhérents, comme par ceux qui n’y adhèrent pas. Tel est le programme laïc de la République.
Le projet de Mr. Platret est opposé à l’espérance de fraternité.
Chalon-sur-Saône le 19 août 2015
Jean-Jacques Fouché
Robert Chantin
Jean-Yves Boursier
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