Chalon sur Saône
Les Chibanis en vedette à Chalon sur Saône
Publié le 08 Novembre 2015 à 08h43
Jolie soirée d’émotions et de souvenirs partagés à la maison de quartier des Aubépins ce vendredi 6 novembre. Au programme, la projection du film « Chibanis, mémoires d’exil », basé sur le travail d’une étudiante et militante associative, et réalisé par le musée Nicéphore Niepce. Un support adéquat à un débat de société et une façon sympathique de parler d’immigration.
Il a fallu ajouter des chaises et la salle retenue à la maison de quartier, au grand plaisir des responsables, était comble. Une bonne surprise pour Valérie Cuzol, doctorante en sociologie et enseignante en photo au CIPA de Mercurey. Elle a depuis plusieurs années choisi de s’intéresser à la mémoire de l’immigration dans le Chalonnais notamment via le parcours de plusieurs Chibanis, ces immigrés maghrébins dont le travail a permis à la France des trente glorieuses de se moderniser. Pour ses travaux universitaires, elle a passé des heures à interviewer huit interlocuteurs. Pour le film, trois personnes ont témoigné, album photos en main, émotion parfois à fleur de peau. Ce travail de mémoire consacré aux immigrés est forcément précieux. Hors des grandes agglomérations ou du Musée de l’histoire de l’immigration, être confronté à ce type de témoignages, qui sont une composante de l’histoire de France et du développement du pays reste rare. Partir de l’histoire personnelle et particulière de trois hommes, deux Algériens et un Marocain pour raconter une fable universelle qui touche tout le monde. Le récit d’une rupture à la base, forcément brutale et douloureuse avec le pays d’origine, dans lequel on ne peut plus vivre ou travailler pour des raisons de sécurité ou de survie. Et la découverte d’une deuxième patrie, dont on adopte les habitudes. Sans tout à fait quitter l’un ni se fondre sans problème dans l’autre. « Les Chibanis, résume Valérie Cuzol, ce sont des invisibles. Depuis qu’ils sont là, ils sont engagés dans la vie locale, même s’ils sont discrets. Il y a de leur part un vrai besoin de transmettre. Ce film, c’est une forme de résistance à l’oubli». Un film qui s’appuie, musée Niepce oblige, sur des photos personnelles et ici partagées. « Ce sont les photos qui m’ont fait parler » dira l’un des Chibanis. La musique du film a été composée par Thomas Durand, un jeune élève du Conservatoire. Ce film de trente minutes est une pure production chalonnaise.
Le film retrace les parcours de Camil Sari, Mohammed Metleine, Abdelrahim Tajedine, trois chibanis chalonnais. Mohammed, né en 1949 est arrivé en France en 1964. Son père travaillait à la construction des barrages. La famille atterrit d’abord en Lozère, dans un petit village. Il se souvient du départ d’Alger en Caravelle, ne savait ni lire ni écrire à l’époque. S’il a pu rejoindre les bancs de l’école du village, obtenir le certificat d’études et continuer son chemin il est très reconnaissant à une institutrice retraitée, qui chaque jour, lui assurait deux heures de cours supplémentaires, après avoir parcouru 10 km en mobylette « par tous les temps ». « La première fois que j’ai rencontré la République, c’était elle » résume-t-il avec émotion dans une jolie formule. Il a ensuite travaillé dans un garage et a appris son métier sur le tas. Les témoignages des deux autres sont aussi émouvants et ne se résument pas à leur vie professionnelle. L’un d’eux évoque le douloureux souvenir du passage dans un café où la serveuse, retournant les chaises sur leur table, leur a indiqué : « Ici, on ne sert pas les Arabes ». Une humiliation encore douloureuse quand elle est évoquée. « La France, c’est pas ça. Ça leur va pas d’être raciste, quoi…Quand on comprend quelqu’un on ne le craint plus. » Les trois amis se définissent comme des « passeurs ». Entre deux pays, deux générations. Leur récit personnel dévoilé a en tout cas suscité un beau débat. De l’attitude des jeunes immigrés, à l’interpellation dans la salle par un militant de la députée Cécile Untermaier sur le droit de vote des étrangers renvoyé dans les cordes par le Premier ministre, à l’intervention d’une association mâconnaise de solidarité, à des questions sur la place des femmes ou encore du dialogue intergénérationnel. « Vous avez été de vrais guides en tout cas au quartier du stade, je vous ai toujours vu » témoigne avec reconnaissance un habitant du quartier. Le documentaire permet un dialogue plus aisé, comme si les Chibanis, en racontant leurs souvenirs à tous, avaient déverrouillé une porte fermée à double tour.
Le fait que ces trois Chibanis, parmi d’autres, décident de parler d’eux a pointé en tout cas une façon particulière, plus intime, plus attachante et moins polémique, de parler de l’immigration. Solidarité, intégration, partage. Des vies racontées en toute discrétion mais dont l’expérience mérite amplement d’être diffusée. A l’issue de la soirée, Valerie Cuzol a reçu une demande d’une nouvelle projection à la maison de quartier, ainsi que d’enseignants du collège Jacques-Prévert et d’une association de Mâcon. Il se pourrait donc que « Chibanis, mémoire d’exil », une pure production chalonnaise tournée vers des gens venus d’ailleurs, trouve un public bien plus large et suscite des débats sereins sur un sujet comme l’immigration, capable pourtant de déchaîner toutes les passions.
Florence Genestier
A lire : notre premier article sur le travail de Valerie Cuzol et du musée Niepce : http://www.info-chalon.com/articles/chalon-sur-saone/2015/09/24/16349/chibanis-de-chalon-sur-saone-memoires-d-exil-et-discretion/
En savoir plus sur les Chibanis : bande annonce du film de Rachid Oujdi http://oujdirachid.wix.com/chibanis
Musée de l’histoire de l’immigration : http://www.histoire-immigration.fr/histoire-de-l-immigration/le-film
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