Chalon sur Saône
L'amour, nullement une sinécure si l'on en croit André Comte-Sponville !
Publié le 15 Octobre 2016 à 11h09
Philosophe de son état, André Comte-Sponville n’a eu, jeudi en la salle Marcel-Sembat de Chalon-sur-Saône, qu’un mot en bouche : l’amour, pris dans ses différentes acceptions. Cette soirée, agencée par A Chalon Evénements, a mis le doigt sur la thématique : « N’y a –t-il pas d’amour heureux ? ». Les quelque quatre cent cinquante auditeurs ont ainsi pu retenir que selon tel philosophe antique c’est non, et d’après tel autre, c’est oui…
« …il existe parfois des couples heureux »
D’emblée le cours magistral du très théâtral et guilleret orateur faisant grand cas des Platon, Socrate, Spinoza, Aristote, avec souvent des pincées d’humour, devait circonscrire le périmètre considéré. « Tout l’amour, d’évidence est le sujet le plus intéressant presque toujours, pour presque tout le monde. Aucun autre sujet n’a d’intérêt que l’amour qu’on lui porte en proportion. » Vaste territoire s’il en est…Le triptyque du maître à penser comprenait trois noms grecs : Eros, Philia, et Agapé. « Dans la mythologie grecque, Eros est le dieu de l’amour. C’est ce que l’on ressent quand on est amoureux, au sens le plus fort du terme, la passion amoureuse, dévorante de l’autre. » En sortant de sa manche le célébrissime texte de Platon, Le Banquet, André Comte-Sponville a décrypté les deux scènes les plus connues. Aristophane personnifie l’amour comme nous voudrions qu’il soit, c’est-à-dire exclusif, définitif, qui comble et met fin à la solitude. En revanche, Socrate, davantage pragmatique, voit l’amour comme il est. Entre les deux conceptions, le conférencier a choisi son camp. « Aristophane, c’est du pipeau », a-t-il prosaïquement parlé à la cantonade, ajoutant que c’est une femme qui a prodigué son enseignement à Socrate, « ce qui était excessivement rare à l’époque. » Pour lui il n’y a pas d’ambiguïté possible, « l’amour est une invention des femmes ».Chacune des doctes personnes voyant midi à sa porte, André Comte-Sponville a extirpé la quintessence de leurs cogitations. « Ce que Socrate nous apprend, c’est que l’amour est désir, et que le désir est manque. » Soit. «Qu’est-ce qu’être heureux ? Avoir ce qu’on désire, du moins une bonne part, mais si le désir est manque, tu n’as jamais ce que tu désires. Le pôle Platon, c’est le manque. » Et il y a ce que le causeur appelle « tomber de Platon à Schopenhauer ». « Il résume tout ça en une phrase : « Ainsi toute notre vie oscille comme un pendule de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. » D’après le parleur, « en amour on est toujours deux, jamais un. Il n’y a pas de couples, de métiers, où on ne s’ennuie jamais. Il y a beaucoup de couples où l’on s’ennuie rarement. » Avant de mettre à mal la thèse d u philosophe antédiluvien. « Une chose donne tort à Platon, c’est ce fait incontestable qu’il existe parfois des couples heureux. »
Philia et Agapé, leur version
S’agissant de Philia, l’amour selon Aristote, la traduction traditionnelle débouche sur le terme amitié, ce qui selon André Comte-Sponville, « n’est pas vraiment satisfaisant ». « Il s’agit là de l’amour entre parents et enfants, et vice versa. C’est l’amour de celui ou celle qui ne manque pas. Aimer, c’est se réjouir, pour Aristote comme pour Spinoza. » Le foudre d’éloquence distillera alors cette formulation du dernier cité : « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure. » Si Eros consiste à aimer le manque que l’on n’a pas, Philia effectue un virage à 180°, puisque « c’est jouir et se réjouir de la présence de l’autre. » Et André Comte-Sponville d’interpeller les consciences : « N’y a –t-il pas d’amour heureux, ni de bonheur sans amour ? La phrase n’est cohérente que parce qu’elle n’a pas le même sens dans les deux cas. Si vous avez envie d’être heureux en amour, il faut aimer un peu moins ce qui est. » A méditer…Agapé, enfin, « l’amour du prochain professé par Jésus ». Cette vérité embarrasse le philosophe, qui s’apparente à du masochisme. « Soyez l’ami de vos ennemis, c’est impossible ! » Histoire de corroborer son propos, il a renchéri par une assertion excluant la compassion : « Lequel d’entre nous a vécu ne serait-ce qu’un pur moment de charité ? C’est l’amour selon Simone Weil, la philosophe française. L’amour de charité renonce à affirmer au maximum à sa puissance, dans la mesure où Dieu n’occupe pas tout, qu’il se retire, que nous, nous pouvons exister. » Le philosophe allemand Adorno a également eu indirectement voix au chapitre : «Tu seras aimé quand tu pourras montrer ta faiblesse, sans quoi l’autre s’en servira pour affirmer sa force. »
Pour la route
En conclusion de son exposé de plus d’une heure trente, prélude aux qurestions-réponses, le conférencier est revenu sur le contenu dispensé. « Eros, Philia, Agapé, c’est plutôt comme trois pôles mis dans un même champ. Ce qui illustre le mieux, c’est l’image archétypique, et de l’amour, et de l’humanité. Ca commence par Eros, puis ça essaye de passer de l’amour qui prend à l’amour qui donne (Philia), et ensuite il y a l’amour de charité (Agapé). » Ultimes recommandations, André Comte-Sponville a souligné que « l’amour est plus important que la morale et la sexualité. Mieux vaut un peu d’amour réel que beaucoup d’amour rêvé… » Elémentaire ?
Michel Poiriault
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