Chalon sur Saône
TRIBUNAL DE CHALON - « Aucun enfant ne mérite de prendre une gifle, ni d'être trimballé par un père ivre »
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 08 Septembre 2025 à 21h53
Dans le box, il y a un homme de nationalité algérienne, né en 1992. Il est jugé pour des violences sur une ex compagne (elle n'est pas à l’audience), et pour avoir giflé son fils. L'enfant n'a pas trois ans et son père, alors "complètement ivre", l'avait embarqué avec lui chez son ex.
Le prévenu conteste tout, se rappelle pas de grand-chose, « je n'ai jamais été comme ça » dit-il. Pourtant il est allé chez la femme avec laquelle il sortait l'an dernier pour en découdre. Il est jaloux rien qu'à l'idée qu'il y ait "un nouveau mec" dans la vie de cette femme, alors les insultes volent bas.
Le 4 septembre, les gestes ont volé aussi. Ça avait commencé plus tôt dans la journée, le harcèlement mauvais. Et puis il y a ce petit garçon, élevé par son père, lequel dit que la rupture d'avec la victime lui coûtait aussi parce que ce petit, deux ans et demi, a vu sa mère quitter la région sans donner de nouvelles, et que du coup : "Mon fils s'était attaché à mon ex et à ses enfants."
La présidente entend bien mais « aucun enfant ne mérite de prendre une gifle, aucun enfant ne mérite d'être trimballé par un père ivre ». Réponse : « Oui, mais c'est que ce jour-là que j'étais ivre. »
L’enfant est représenté à l’audience par une avocate. Un administrateur ad hoc a été désigné pour veiller sur les intérêts du petit enfant vu que le père est en prison (placement en détention provisoire au sortir de la garde à vue, le 6 septembre), et la mère, elle, est aux abonnés absents.
Pas de condamnations antérieures
« Qu'est-ce qu'un enfant de 2 ans peut comprendre de votre alcoolisation ? » demande maître Ravat-Sandre. Le prévenu fait une réponse qui laisse interdit : « Oui mais je ne bois pas devant lui. »
Le prévenu, par ailleurs, présente bien. Coupe soignée, barbe taillée, polo jaune.
Casier judiciaire vierge. Déjà poursuivi pour violences conjugales sur la mère du petit, il avait été relaxé. Il vit à Chalon, locataire, avec son fils. Travaille en entreprise depuis 2024, des CDD successifs. Est en arrêt maladie depuis la veille des faits qui occupent le tribunal. Il dit que sa consommation d'alcool est "festive".
Alcoolisé et odieux dès le matin
Ce 4 septembre, il avait déjà picolé quand il a demandé à son ex de passer le voir. Il était déjà dans un état approximatif mais sa turbine à culpabiliser l'autre tournait à plein. Elle trouve "6 à 8 bières sur la table" et face à elle un type déjà odieux à lui lancer : "ça te fait plaisir de me voir dans cet état ?"
La présidente lui annonce que même s'il ne restait pas en prison à l'issue de l'audience, et qu'il pouvait rentrer chez lui, son fils ne s'y trouvera pas. Une audience va avoir lieu devant le juge des enfants, le parquet a pris une ordonnance de placement provisoire.
Le prévenu encaisse. "Et je peux le voir quand même ?" Pas pour le moment. Pauvre petit, arraché à son quotidien et coupé de son parent habituel. Nous ne disons pas qu'il ne fallait pas le faire ! Nous disons que le petit garçon doit vivre tout cela qui est également violent, de fait.
Le petit garçon est toujours à l’hôpital « parce qu’on lui cherche le meilleur accueil »
« A ce jour il est toujours hospitalisé (il n’est pas blessé, ndla), explique maître Ravat-Sandre pour l'enfant, parce qu’on lui cherche le meilleur accueil. » Elle demande au tribunal d'accueillir la constitution de partie civile du président du conseil départemental 71 en sa qualité d'administrateur ad-hoc, de fixer des dommages et intérêts pour l'enfant et de statuer sur l'autorité parentale du prévenu.
Maître Grebot, pour la femme victime : « Il a tout perdu aujourd'hui, car madame était d'accord pour s'occuper de temps en temps de son fils, mais ça n'est plus possible. »
Des réquisitions en forme du vent du boulet qui siffle aux oreilles du prévenu
Le procureur est clair : « Monsieur a créé un climat de terreur, ça a duré toute la journée. Les enfants de madame l'ont subi, puisqu'alors qu'il était dans le jardin, leur mère leur demandait de ne pas faire de bruit pour ne pas se faire remarquer. Puis il y a eu les violences contre leur mère, la gifle donnée à son propre fils. Je vais demander une peine sévère. » Le magistrat requiert une peine de 24 mois de prison dont 12 mois seraient assortis d'un sursis probatoire, avec maintien en détention pour la partie ferme.
« Il n’a pas su qu’il avait besoin d’aide »
Maître Dijoux entend les choses différemment. Elle fait l'historique des audiences successives qui ont permis de fixer les conditions de garde de l'enfant, en les adaptant ensuite au départ de la mère. L'avocate lit une décision du juge qui ordonne la mainlevée d'une mesure éducative : « Monsieur parvient à répondre à l'ensemble des besoins de l'enfant, c'est reconnu. Le 4 septembre est un événement isolé. Une audience JAF (juge aux affaires familiales) arrive dans quelques jours : c'est pour que monsieur obtienne la garde principale de son fils. Monsieur a subi beaucoup de pressions ces dernières années, et il n'a pas su qu'il avait besoin d'aide. »
« Je veux travailler pour récupérer mon fils »
Maître Dijoux rappelle qu'il est en CDD depuis deux ans dans la même entreprise, et que ça pourrait devenir un CDI, qu'il n'a pas de casier, et que ça fait 4 jours qu'il est privé de liberté. « Je ne pense pas que 12 mois de prison puisse améliorer la situation. »
Le prévenu a la parole en dernier : « Je demande pardon à madame X. Je voudrais garder mon travail. Je n’approcherai pas madame. Je veux travailler pour récupérer mon fils. » Il dit faire une dépression. Il serait temps qu’il se réveille !
Coupable
Le tribunal le dit coupable et le condamne à 18 mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire pendant 2 ans, avec exécution provisoire, ce qui signifie que le respect des mesures qui suivent commence maintenant :
Obligations de travailler, de suivre des soins de nature psychologique, d’indemniser la victime, de payer le droit fixe de procédure (254 euros). Interdiction de tout contact avec madame ainsi que de paraître à son domicile.
Pas de retrait de l’autorité parentale ni même de son exercice.
L’enfant et la femme sont reçus en qualité de parties civiles.
« C’est à vous de jouer, monsieur. Vous avez tout à prouver à l’autorité judiciaire »
« Vous avez porté atteinte à l’intégrité de deux personnes, monsieur, dont un mineur. Mais eu égard à votre casier néant, votre situation professionnelle et personnelle, le tribunal a fait le choix de… » ne pas le laisser en prison. « Vous serez immédiatement suivi par l’autorité judiciaire. Et, vous avez entendu, le tribunal ne vous retire pas l’autorité parentale. » L’homme manifeste son soulagement en soufflant. « C’est à vous de jouer, monsieur. Vous avez tout à prouver à l’autorité judiciaire. »
La présidente avait prévenu le père que même s’il rentrait chez lui, et c’est ce qui arrive, là, il n’y trouverait pas son fils. Pensée pour l’enfant, « toujours à l’hôpital ».
FSA
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