Culture

«J'ai souhaité que le merveilleux souffle sur ma poésie» (Marie-Françoise Ghesquier)

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 22 Octobre 2025 à 11h00

«J'ai souhaité que le merveilleux souffle sur ma poésie» (Marie-Françoise Ghesquier)

La poétesse célèbre, dans Comme de royales abeilles, la puissance du rêve et du merveilleux. Plus de détails avec Info Chalon.

Avec Comme de royales abeilles, publié aux éditions Cardère, la poétesse Marie-Françoise Ghesquier offre un recueil vibrant où s'entrelacent imaginaire, métamorphose et quête du merveilleux. Rencontre avec une auteure qui, à travers ses vers, interroge la place du rêve, de la nature et de l'amour dans un monde en perte de sens.

L'appel du merveilleux
Interrogée sur la genèse de Comme de royales abeilles, Marie-Françoise Ghesquier confie :
«J'ai été très influencée par la lecture des œuvres d'André Breton, notamment L'Amour fou et Poisson soluble. Chef de file du surréalisme, André Breton a évoqué la révolte nécessaire contre les principes d’un monde jugé absurde, cherchant à libérer l'expression humaine des contraintes rationnelles et n'abandonnant jamais sa quête du merveilleux.

J'ai ressenti l'urgence d'en appeler au rêve et à l'imagination pour “changer la vie”. Il est indispensable que l'imagination puisse redonner une liberté de penser, une façon différente de penser le monde. J'ai souhaité que le merveilleux souffle sur ma poésie. Le merveilleux et le fantastique offrent une réponse essentielle à l'inquiétude humaine en constituant le foyer principal du renouvellement de l'imaginaire.

J'ai souhaité que la puissance de l'imaginaire puisse créer un monde à part et déjouer les faux-semblants, à savoir les morales figées et les idéologies barbares».

L'amabie, une figure de métamorphose
Le recueil s'inspire aussi d'une légende japonaise, celle de l'amabie, créature mythique à la fois humaine, animale et marine.

Vous vous inspirez d'une légende japonaise, celle de l'amabie. Qu'est-ce qui vous a séduite dans cette figure mythique ?
«Selon la légende, l'amabie avait des cheveux longs, une bouche comme le bec d'un oiseau, était couverte d'écailles jusqu'au cou et avait trois pattes. Elle a livré une prophétie : “Si une maladie se propage, montrez une image de moi à ceux qui tombent malades et ils seront guéris.” Ensuite, elle est retournée à la mer. C'est ainsi que l'histoire s'est diffusée au Japon.

Cette figure mythique m'a inspiré le sujet de la métamorphose. Ce sujet obsédant examine les complexités des relations humaines et l'isolement personnel. La société actuelle est très individualiste : pour beaucoup de personnes, le paraître, l'acquisition de biens et la réussite sociale sont plus importants que l'amour ou la paix dans le monde. Ce débat soulève des questions fascinantes sur l'importance de l'apparence et de la richesse matérielle dans notre société contemporaine. Il invite à réfléchir sur la manière dont nous percevons les autres et dont nous souhaitons être perçus».

La poétesse cite ses propres vers :
«Comment survivre aux cris du bord des plaies / à se plonger dans le noir ? / Nous avons parcouru tant d'espaces vides / en portant le masque des fugues musicales»

Avant d'ajouter :
«Dans Comme de royales abeilles, seul le rêve permet d'atteindre l’amour : la métamorphose d'une femme en amabie permet de s'évader par l’onirisme. Elle permet aussi de s'interroger sur la solitude et la mort».

Un fil poétique qui évoque naturellement La Métamorphose de Franz Kafka ou encore La Liberté ou l'Amour de Robert Desnos :
«Robert Desnos écrit : "Paysage de l'émotion, région supérieure de l'amour où nous construisons des tombeaux jamais occupés, lorsque la métamorphose physique finale est évoquée en votre présence l'homme prend quelque noblesse"».

Les abeilles, symboles d'amour et de lien spirituel
Le titre du recueil, Comme de royales abeilles, fait référence à un symbole ancien et sacré.

Le titre évoque de «royales abeilles». Que symbolisent-elles pour vous ?
« L'abeille est une présence sacrée depuis la nuit des temps. Les vers "Douce cosse du sommeil / Nous reposons comme de royales abeilles / venant d'essaimer’ permettent de penser que l'abeille est aussi porteuse de symboles d’amour".

Dans l'hindouisme, les abeilles sont liées au dieu de l'amour, Kamadeva. Elles sont souvent considérées comme des symboles d'amour et de désir, représentant la passion et l'énergie dans les relations amoureuses.

D'un point de vue spirituel, la pollinisation généreuse des abeilles inspire notre propre capacité à propager l'amour et la bienveillance autour de nous. Leur service désintéressé à la communauté nous enseigne l'altruisme authentique et la compassion envers tous les êtres vivants».

Et la poétesse continue dans sa lancée :
«Les abeilles utilisent des danses et des signaux chimiques pour communiquer au sein de la colonie. En tant qu'animal totem, elles nous rappellent l'importance de la communication claire et de l'échange d'informations dans nos relations. Dans le chamanisme, l'abeille est un esprit totem vénéré pour sa capacité à tisser des liens entre le monde physique et spirituel. Elle représente une force dynamique, incarnant l'idée que chaque individu, aussi petit soit-il, joue un rôle essentiel dans l'harmonie globale».

Une préface signée Jean-Paul Gavard-Perret
Le philosophe et critique d'art Jean-Paul Gavard-Perret signe la préface du recueil.

Jean-Paul Gavard-Perret signe ici une préface très dense. Comment avez-vous accueill sa lecture de votre œuvre ?
«Jean-Paul Gavard-Perret a écrit une préface magnifique et je l'en remercie infiniment. Il a saisi la beauté des images poétiques qui côtoient le tragique de l'existence. Il écrit avec beaucoup de justesse que "Si l'amabie porte son lot de lumière, rien n'est gagné. Et si l'auteure rêve d'abeilles royales, les voici emportées "dans le ruban de nacre et d'ivoire qui s'étend sur l'orient".

Sa conclusion est fort juste : "L'amabie se fait tantôt Gorgone, annonciatrice de temps apocalyptiques, tantôt Mélusine, symbole de fécondité et d'immortalité, deux aspects essentiels du symbolisme du serpent ; et ici l'amabie, avant tout dans sa forme, est serpente"».

Le dialogue entre mots et dessins
Les poèmes de Marie-Françoise Ghesquier sont accompagnés des illustrations d'Anouk Rugueu, artiste plasticienne.

Comment s'est construite cette collaboration entre mots et images ?
« Je suis le travail d'Anouk Rugueu depuis longtemps et j'aime beaucoup ses dessins. Il m'est apparu qu'ils épousaient parfaitement les sentiments qui imprègnent le texte poétique. Et je la remercie du fond du cœur d'avoir associé ses dessins au recueil Comme de royales abeilles.

Ancienne libraire, elle dessine sur des pages de vieux livres, du papier et des matériaux de récupération. Elle essaie de dire le monde à sa manière, les liens qui nous unissent profondément à l'animal et au végétal. Ses dessins sont très proches de la nature».

Une synergie évidente pour la poétesse.

«Elle explique qu'elle a l'impression de dessiner pour permettre à des créatures de s'exprimer. Elle dit "créatures", car ce ne sont vraiment ni des humains ni des animaux ni des plantes, mais un mélange hybride et solidaire de tout cela : les identités se mêlent dans un même questionnement, une identique incrédulité : celle d'être au monde.

Il m'a semblé que l'idée des animaux totems est très présente, ce qui apporte un lien très fort avec la nature. Depuis des millénaires, les peuples traditionnels considèrent les animaux totems comme des guides spirituels. Chaque animal incarne une vibration, une sagesse et un enseignement particulier. Se relier à son animal totem, c'est reconnaître les forces qui nous accompagnent et nous aident à grandir sur notre chemin de conscience», ajoute cette dernière.

À noter que les dessins d'Anouk Rugueu sont visibles sur Instagram.

Entre Gaïa et espérance
Pour conclure, la poétesse nous résume son œuvre en une image et un sentiment.

Si vous deviez résumer votre livre en une image ou un sentiment, lequel choisiriez-vous ?
«L'image que j'aime le plus est celle de Gaïa. L'écologiste anglais James Lovelock utilise, dès 1970, le nom et l'image de la Déesse-mère Gaïa, personnifiant "la Terre comme un être vivant".

Le sentiment le plus prégnant est celui d'avoir très peur que les êtres humains ne respectent pas la planète en ne pensant qu'à consommer, acquérir des biens et un statut social. Ils en oublient que les liens d'amour sont sacrés.

Reste l'espoir que les jeunes générations seront beaucoup plus sensibles au thème de la préservation de la nature. Et j'adresse ici une pensée très émue aux militants et militantes qui donnent de leur personne pour défendre la planète et préserver la paix».

Avec Comme de royales abeilles, Marie-Françoise Ghesquier nous invite à renouer avec la part lumineuse du rêve, là où l'imaginaire devient un acte de résistance et l'amour, une force de régénération du monde.

☛ Comme de royales abeilles, Marie-Françoise Ghesquier, Anouk Rugueu (illustrations), 82 pages, aux éditions Cardère, 15 euros.

 

Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati