Culture

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : La Fée des Sources de la Dheune

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 29 Octobre 2025 à 23h00

Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : La Fée des Sources de la Dheune

Là où l'eau chante encore les anciens serments. Plus de détails avec Info Chalon.

Entre Givry et Saint-Désert, dans les vallons où la Dheune s'attarde entre vignes et prairies, on raconte qu'une fée veille toujours sur les fontaines oubliées...

Les eaux du souvenir
Oh c'est vrai, à première vue la Dheune n'est pas un fleuve spectaculaire ni une rivière aux eaux vives, mais un cours d'eau discret, presque timide, qui serpente au pied des collines viticoles avant de rejoindre la Saône.

Les anciens disaient qu'elle se souvient de tout ce qu'elle a vu passer, aussi bien les vendanges, les guerres ou les amours perdues.

Et que, dans ses vallons, l'eau parle encore… à celles et ceux qui savent l'écouter.

C'est là, entre Poncey, Saint-Désert et Dracy-le-Fort, qu'on évoque depuis des générations la Fée des Sources, un esprit féminin des eaux claires, gardienne des fontaines et des mares où se mire la lune.

La légende des trois vœux
Selon la tradition recueillie par Louis Charvet en 1908, la Fée des Sources apparaissait à la tombée du jour, près des anciens lavoirs ou des résurgences naturelles.

Vêtue d'une robe pâle, les cheveux ruisselants, elle offrait trois vœux à celui ou celle qui la surprenait en train de peigner sa chevelure.

Mais il fallait garder le silence. Le moindre mot brisait le charme.

Un soir d'été, un jeune vigneron de Dracy surprit la fée au bord d'une fontaine.

Émerveillé, il murmura : «Comme tu es belle !»

Et aussitôt, l'eau se troubla, la lumière s'éteignit, et la fontaine se tarit pendant sept ans.

Depuis, les anciens affirment qu'aucune source n'est muette sans raison. Si l'eau se retire, c'est que la fée a été offensée.

Fontaines guérisseuses et interdits anciens
Certaines de ces sources, comme celle de Poncey-lès-Givry, ou celle du hameau de Cortiambles, près des ruines du prieuré, furent autrefois réputées guérir les fièvres et les «langueurs du cœur».

Les femmes y trempaient un ruban ou un voile blanc avant les noces, croyant attirer la bienveillance des eaux.

Les prêtres du XIXème siècle tentaient d'effacer ces rites, mais les femmes continuaient d'y venir «par précaution».

La Fée des Sources, pour elles, n'était pas un démon, mais une sainte d'avant les saints, qui fait figure de protectrice des enfants et des amoureux.

Entre paganisme et piété
Les ethnologues de la première moitié du XXème siècle, tels que Arnold Van Gennep ou Henri Dontenville, voyaient dans ces récits la trace d'un ancien culte des fontaines, hérité des peuples celtes.

Dans la Bourgogne d'alors, chaque source avait son nom, sa vertu, son offrande : un ruban, une pièce et parfois un simple regard.

Sous les siècles chrétiens, la Fée s'est faite plus discrète. Elle est devenue la Dame de la Fontaine, la Vierge des Eaux, la Sainte non canonisée du pays de Dheune.

Mais son regard demeure, dit-on, dans l'éclat du matin sur la surface de l'eau.

Témoignages et mémoire rurale
Des témoignages tardifs recueillis dans les années 1950 par le folkloriste André Gaudillière mentionnent encore des femmes de Givry «descendues parler à la fontaine» la veille de la Saint-Jean.

Elles y déposaient un bouquet de menthe et de sureau, en murmurant :
«Fée des eaux, garde nos vignes, donne santé à nos enfants».

Aujourd'hui, certaines sources sont captées, d'autres oubliées sous les ronces.

Mais dans les vallons de la Dheune, le murmure de l'eau a gardé une voix.

Les veilleurs du pays affirment qu'au cœur de l'été, quand la chaleur fait trembler l'air, on peut encore entendre un rire léger sous la surface comme celui d'une femme qui se souvient...

Symbolique et transmission
La Fée des Sources incarne à la fois la mémoire de la terre et la puissance de la nature :
L'eau qui soigne, mais qui se retire si on la souille.
La beauté silencieuse, qui disparaît dès qu'on la nomme.
La sagesse ancienne, celle des femmes et des rivières.

Dans la culture populaire du Chalonnais, elle est une probable sœur du Klupéa et cousine du Drac provençal, une figure du mystère aquatique, où se mêlent respect, peur et reconnaissance.

Mémoire et sauvegarde
Un peu partout en France, des associations patrimoniales travaillent aujourd'hui à recenser les fontaines oubliées et à restaurer leurs margelles.

Peut-être qu'un jour, lors des veillées d'été, on contera à nouveau l'histoire de la Fée des Sources, et les enfants lanceront une pièce dans l'eau en silence, «pour qu'elle reste claire».

Car, autrefois, on disait dans le pays de Dheune :
«Quand la fée dort, l'eau se fâche.
Quand elle veille, la terre respire».

À suivre…
Demain soir, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire quittera les vallons paisibles de la Dheune pour remonter la route des collines, là où les nuits se font plus longues et la brume plus épaisse. Direction Saint-Martin-en-Bresse donc, sur les traces de la Dame Blanche du Pont de la Mouille. Une apparition fantomatique qui, dit-on, arrête les voyageurs avant les crues et pleure celles et ceux que la rivière a pris.

 

Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati