Bresse Chalonnaise
TRIBUNAL DE CHALON - Un gendarme au repos violemment agressé en raison de sa qualité
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 16 Décembre 2025 à 07h32
« Il n’est pas acceptable, il est intolérable qu’on puisse être victime de violence uniquement parce qu’on a fait état d’une qualité » dit la procureur de la République. Lors d’une fête de Noël dans un village, un gendarme au repos a été violemment agressé. L’auteur de l’agression a réagi au mot « gendarme ».
La procureur, au demeurant procureur-adjointe au parquet du TJ de Chalon-sur-Saône, rapproche ce dossier appelé en comparution immédiate avec « la situation mondiale ».
Somme toute, pas plus tard qu’hier, l’Australie a connu une attaque terroriste qui ciblait des ressortissants réunis sur une célèbre plage pour fêter Hannoukka, une fête juive. L’objectif de l’attaque était donc de tuer « des juifs ». Ça fait mal de l’écrire, c'est douloureux, vraiment, mais c’est une réalité.
C’est le dernier fait en date mais l’époque les voit surgir partout, et on observe qu’ils sont concomitants à un effondrement de la parole, donc à un effondrement de la vie symbolique. Or l’institution judiciaire est encore un pilier qui veut et doit, sous ses meilleurs aspects, résister à l’effondrement. Pourquoi ? Parce qu’une institution tient les murs de la maison, et que la maison c’est un abri, pour tous.
Toutes proportions gardées, ce dossier appelé à l’audience des comparutions immédiates, ce 15 décembre, parle de tout ça.
Dans une toute petite commune en Bresse, le spectacle de Noël battait son plein, ce samedi. La buvette et les gourmandises vendues au profit des écoles, les enfants habillés pour monter sur scène : un lieu de rassemblement. Parmi les spectateurs, un gendarme. Il est en civil, il ne travaille pas ce 13 décembre. Il parle avec quelqu’un. On l’interroge sur son métier. On l’interroge deux fois, alors il dit : « Je suis gendarme. »
Là-dessus, un grand type qui se trouvait à côté, se retourne en un éclair, le saisit à la gorge et le met à terre. Du monde intervient immédiatement pour écarter l’agresseur. Le gendarme appelle ses collègues. D’autres gendarmes arrivent, ils sont en uniforme. L’avocate du prévenu le plaidera : à ce moment-là, le futur prévenu serre la main de l’un d’entre eux. Pas de problèmes. « Moi je n’ai jamais eu de problèmes avec les gendarmes » se défendra le prévenu.
« Un coup de tête » qui fait « un bruit sourd »
Les militaires qui viennent d’arriver sur les lieux s’emploient à y voir un peu clair dans ce qui s’est passé et interrogent le mis en cause. Celui-ci fait signe à l’homme qu’il avait mis à terre, de s’approcher. L’homme s’approche et prend « un coup de tête » qui fait « un bruit sourd » rapportent les témoins. Il est deux fois pris en traître, devant témoins. Le gendarme alors au repos en a une fracture fermée des os du nez. Il est à l’audience, blessé. ITT de 6 jours. Mais la blessure la plus profonde est ailleurs, à l’endroit du symbolique, justement.
La PSIG appelé en renfort car le bougre est costaud
La procureur a des mots à cet endroit : « C’est un honneur, une fierté, que d’embrasser cette fonction. Nous devons sacraliser l’office de ces hommes et de ces femmes. » On est dans la salle correctionnelle, mais depuis peu, la salle voisine, celle des assises, porte un buste symbolisant la République française sur l’un de ses murs.
Ensuite, l’agresseur, « fortement alcoolisé », insulte copieusement les gendarmes qui ont du mal à le menotter et à le maintenir dans leur véhicule. Le PSIG est appelé en renfort. Il était entre 22 et 23 heures. A une heure du matin, le mis en cause tapait encore à 1 gramme d’alcoolémie.
Le poids des héritages qui restent insus et se transmettent
Le prévenu fait partie des gens du voyage, personne à l’audience ne s’est fixé là-dessus parce que cette population fait partie, comme les rroms dont on parlait dans un article récent, des populations bien maltraitées et que ces gens réclament à bon droit le respect de principe qui leur est dû.
A ceci près qu’ils devraient faire un gros travail culturel, eux aussi, pour s’alléger du poids de leurs héritages, car, si le prévenu, 31 ans, un casier pas énorme mais tout de même marqué par la violence (2 condamnations, ça le met en état de récidive légale) et qui fut déjà incarcéré, témoigne d’une insertion réussie et du combat qu’il mène avec sa femme pour faire face à leurs charges (3 enfants et des crédits parce qu’ils ont fait construire leur maison)- s’il veut s’en sortir, il faut qu’il arrête de dégoupiller au mot « gendarme ».
On sent bien à écouter le récit de la soirée, comment ce dépôt quasi ancestral en lui, reste actif et peut-être encore plus quand il est saoul. Il a menacé de mort toute la brigade la plus proche, carrément. « Vous à Pierre-de-Bresse, vous êtes morts, tous les gendarmes vous êtes morts, etc. » Sans compter les – plus fleuri et moins effrayant – « Schmitt de mes morts ».
La vie à l’arrimage social mal ficelé, versus des militaires
« Tous les ans on fait le spectacle, avec mes filles. Tous les ans ! Et là… » Le prévenu s’excuse. Il va s’excuser plusieurs fois au cours de l’audience. Il n’en a pas spécifiquement après les gendarmes, surtout quand ils sont en uniforme. D’ailleurs, ils sont là, et en uniforme, se tenant droits autour de leur collègue blessé (assisté par maître Voirin qui demande pour lui un renvoi sur intérêt civil). Ce sont des militaires. La vie symbolique, eux, ils connaissent. Ils la portent sur eux, elle est écrite sur leurs tenues.
Comment désamorcer une grenade si profondément ancrée en vous que vous n’avez même pas conscience de son existence ?
Cette terrible affaire nous ramène à qu’on a pu travailler un peu en suivant un atelier mené au sein du service pénitentiaire d’insertion et de probation, le SPIP (https://www.info-chalon.com/articles/2025/12/14/106088/un-atelier-singulier-au-spip-chalon-on-est-ici-parce-qu-on-a-commis-des-infractions-mais-pour-les-gens-a-l-exterieur-ce-genre-d-atelier-a-existe/).
Il ne suffit pas, pour désamorcer une grenade enracinée (un mots, des mots) en vous si profondément que vous n’êtes même pas conscient de son existence, de mettre en place les fameuses « stratégies d’évitement », il faut un travail plus approfondi, plus poussé, ça prend du temps.
Il ne suffit pas non plus d’incarcérer les gens. Vivre enfermé n’apprend pas les règles de quoi que ce soit, sinon la loi du plus fort et c’est justement ce qu’il faut éviter. La prison c’est une sanction, une punition.
Il apparaît donc que la « haine du gendarme » chez ce prévenu-ci est coutumière, en quelque sorte, mais pas réelle au sens où en 31 ans de vie c’est la première fois qu’il en frappe un.
Quid du gendarme qui devrait vivre, lorsqu'il ne travaille pas, en cachant sa qualité, de peur de se faire agresser ?
Par contre, demandait la procureur, quid du gendarme en repos qui devrait vivre en cachant sa qualité de peur de se faire agresser ? La folie ambiante, souvent alimentée par des forcenés de la cause, de la leur, en roue libre c’est-à-dire des gens qui ne se réfèrent plus aux lois communes mais à celles qu’ils voudraient, au service de leur cause, etc., conduit à cela : vivre masqué, pour se protéger. C’est fou mais c’est réel. C’est anormal dans une société dont le contrat consiste à héberger tout le monde. Il faut bien voir que ces personnes (on pense à un spectre extrêmement large de la population), prises dans les délires contemporains, font le lit du terrorisme (alors que bien sûr elles n’en veulent pas, le condamnent, etc.), du moins y contribuent du seul fait de se désarrimer.
Entre complaisance éhontée et parfaite intolérance
Les temps ont changé, on n’est plus à l’école de la République à l’ancienne (qui n’est pourtant pas si vieille), on est dans un monde au marché dérégulé qui dérégule les comportements, y compris ceux qui sont persuadés d’être « bien intentionnés » (on sait de quoi l’enfer est pavé, n’est-ce pas ?). Une fois tout ce petit monde segmenté, les liens cassent. Une fois les liens cassés, les gens souffrent, forment des petites communautés (salut « la commu » !) au sein desquelles on se rassemble par identification (à n’importe quoi, peu importe), et on vit comme dans un bocal, à côté d’un autre, et d’un autre, etc., et ça fait une mosaïque de bocaux à la fois extrêmement complaisants et d’une intolérance sans appel parce que la référence commune est écartée.
Revenons à ce prévenu – « Il est inconcevable de s’en prendre à des militaires de la gendarmerie »
« Je rappelle que tous les témoins disent que vous étiez extrêmement agressif et que vous cherchiez à vous battre, mais on ne peut pas tout mettre sur le dos de l’alcool. Il y a des gens que ça rend joviaux. Il est inconcevable de s’en prendre à des militaires de la gendarmerie. Rien, aujourd’hui, ne peut excuser l’attitude de monsieur. » La procureur requiert une peine mixte de 18 mois de prison dont 6 mois seraient assortis d’un sursis probatoire (« parce que je veux qu’il questionne son passage à l’acte »), et pour la partie ferme elle demande un mandat de dépôt.
En dépit de « la gravité des faits », malgré cette agression « inacceptable »
Maître Maud Meunier place pour le prévenu tout ce qui concourt à hésiter à le soustraire à la vie sociale, en dépit de « la gravité des faits », malgré cette agression « inacceptable » : il est père, il est à son compte mais il parvient à bien gagner sa croûte, sa femme travaille de nuit, ils ont besoin des deux revenus pour payer les crédits qu’ils ont sur le dos chaque mois. Il a commis des faits de violence pour lesquels il fut condamné en 2016 et en 2021.
Après l’avocate, le prévenu sait dire sa situation, également : « Mes enfants ont 10, 8, et 4 ans. J’ai fait ma maison en 2021. Avec ma femme on est ensemble depuis longtemps et on s’est organisé pour s’occuper des enfants. Ils vont à la cantine pour que je garde du temps pour travailler. Je m’en occupe chaque soir et le matin avant l’école. »
Un an de prison ferme, sous écrou mais sans mandat de dépôt, deux ans sous main de justice
C’est ainsi que le tribunal dit l’homme coupable de tout et le condamne à la peine requise mais sans mandat de dépôt et sans aménagement ab initio pour autant.
18 mois de prison dont 6 mois sont assortis d’un sursis probatoire pendant 2 ans, avec obligations de travailler, de suivre des soins, d’indemniser les parties civiles, de suivre un stage de citoyenneté, et de payer le droit fixe de procédure.
La présidente lui donne les dates auxquelles il est convoqué chez le juge de l’application des peines (le JAP), puis au service pénitentiaire d’insertion et de probation (le SPIP).
La question des peines courtes, de prison ferme, à titre symbolique
On fait rarement des pronostics de peine, ça ne nous amuse pas d’en faire mais pour cette affaire, on était sûre que le tribunal décernerait mandat de dépôt, à titre symbolique, justement, si ce n’est que la loi n’autorise pas des peines d’un mois, c’est ainsi, et qu’en effet ce qui compte c’est que, sous main de justice pendant 2 ans, l’homme parvienne à se détacher suffisamment de ce que son milieu a déposé en lui et qui le met, lui, en danger de bousiller sa vie à lui.
Pour l’heure il devra justifier de toute sa situation actuelle (le JAP vérifiera, y compris les horaires de travail de la compagne du prévenu) et se battre pour obtenir un aménagement. Une année sous écrou, avec un bracelet à la cheville, on croit (l’opinion en mouche folle, toujours) que c’est facile (trop facile, même) mais c’est faux, il faut être assez solide dans sa tête pour tenir le coup sans faillir. Parce que, si on faillit, on est incarcéré.
Quant au gendarme blessé et ses collègues outragés, il leur faudra, sans doute, peut-être, également travailler pour ne pas garder d’amertume ni de rancœur. Du travail, encore.
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