Chalon sur Saône

Grégory Le Heurt, l'entrepreneur qui fait du chocolat un acte engagé

Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI

Publié le 07 Janvier 2026 à 05h00

Grégory Le Heurt, l'entrepreneur qui fait du chocolat un acte engagé

Cet entrepreneur engagé dans le cacao éthique et cofondateur d'Elite Chocolate, a répondu à nos questions sur son parcours et ses projets. Plus de détails avec Info Chalon.

Derrière les tablettes au parfum de Colombie se cache un visage familier du monde du cacao éthique : celui du génial Grégory Le Heurt, un entrepreneur franco-colombien déterminé à transformer la manière dont nous consommons — et produisons — le chocolat.

Ancien diplômé de l'EDHEC Business School, Grégory a d'abord évolué dans le monde de l'entreprise avant de tout quitter pour suivre une conviction : celle qu'une autre économie est possible, fondée sur la justice, la durabilité et la passion. C'est au cœur de la Colombie qu'il fonde son premier projet, La Finca Brava, une ferme et structure d'accompagnement dédiée à la formation des producteurs et à la reconstruction de zones rurales touchées par les conflits armés. Là-bas, il découvre un cacao d'exception — mais aussi la fragilité d'une filière souvent déséquilibrée.

De cette expérience naît en France Cacao de Colombie, société qu'il préside et qui sert de pont entre les producteurs colombiens et les chocolatiers français. Basée à Fayence (Var), la structure défend une approche radicalement transparente : chaque fève est traçable, chaque achat contribue au développement local. L'entreprise privilégie les pratiques agroécologiques, la préservation de la biodiversité et la valorisation du travail des cultivateurs.

Mais l'ambition de Grégory ne s'arrête pas là. En 2023, avec Monica Cruz, Franck Berger et Pascal Lhermet, il cofonde Elite Chocolate, une organisation internationale dédiée à la promotion d'un chocolat d'excellence et éthique. Aux côtés d'artisans, chocolatiers et acteurs engagés de la filière, il y défend une vision à la fois humaniste et exigeante : celle d'un chocolat qui a du goût — et du sens.

«Le chocolat n'est pas qu'un plaisir gourmand, c'est un lien entre les peuples, un vecteur de paix et de respect», confie-t-il lors d'un atelier organisé par Elite Chocolate.

L'association multiplie depuis les initiatives : projections, conférences, partenariats éducatifs, rencontres entre producteurs et consommateurs. Elle milite pour une filière plus juste, où la reconnaissance des savoir-faire va de pair avec la qualité du produit final.

Entre la Colombie, où il continue de travailler main dans la main avec les cultivateurs, et la Provence, où il développe ses projets de valorisation, il incarne une nouvelle génération d'entrepreneurs qui réconcilient économie et éthique, plaisir et responsabilité.

Un engagement qui, du grain de cacao à la tablette de chocolat, redonne à ce produit universel la saveur la plus rare de toutes : celle du sens.

Présent pour les 50 ans de la chocolaterie-pâtisserie Allex, Grégory s'est confié sur son parcours et ses projets autour du chocolat éthique.

Interview

Bonjour Grégory, merci de nous accorder quelques minutes pour répondre à nos questions. Nous aimerions en savoir plus sur votre parcours, vos projets et votre vision du chocolat éthique.

Bonjour Karim, merci pour l'invitation. Je suis ravi de pouvoir échanger avec toi sur ce qui anime mon engagement auprès des producteurs et de la filière cacao, mes projets et ma vision du chocolat éthique.

Qu'est-ce qui t'a motivé à quitter le monde de l'entreprise pour te lancer dans l'entrepreneuriat social ?
La frustration de mettre et donner toute mon énergie au service de chefs d'entreprises qui ne me valorisaient pas assez (loin de là) et ont littéralement profiter de mes succès pour s'enrichir tout en me rétribuant le moins possible (le premier, a vendu sa société pour 3 fois la valeur et m'a licencié juste avant le rachat, le dernier a multiplié ses ventes par 500 % et ne voulait plus me payer de commissions car selon lui, c'était indécent, 2 exemples que j'ai mentionné à mon coach lors de mon GLBAL MBA à l'EDHEC. Il m'a confié à l'époque être choqué et que malgré ses 35 ans de carrière dans diverses industries dont la finance, il n'avait jamais rencontré ce type de cas, plutôt ironique, non?

Comment en es-tu arrivé à travailler avec des producteurs colombiens ?
La fatigue de naviguer dans des milieux exécutifs sans âme et alimenter un système capitalistique exarcerbé. J'étais un très bon élément (un peu rebelle mais efficace et très performant) en tant que responsable puis directeur des ventes (au niveau national puis international). Mais il manquait quelque chose…un plus grand challenge ….je l'ai compris en arrivant en Colombie, c'était cette profonde envie d'impacter la vie des gens, d'aider et de générer de la valeur à travers l'humain et non un canal de vente traditionnel.

C'est pour cela que je me suis lancé dans cette folle aventure de construire ma propre filière courte éthique de cacao d'excellence depuis des zones de post-conflits. 

J'ai une vision et la suis toujours aujourd'hui.

Quels ont été les principaux défis auxquels tu as été confronté lors de tes premières expériences sur le terrain ?
Des défis en Colombie, il y en a énormément, et de toutes sortes, c'est difficile à dire et raconter. Pour en énoncer quelques unes, je dirai en tout premier lieu le choc des cultures car nous sommes complètement différents entre Colombiens et Européens/Français.

Aussi, les rythmes de vie, les routes, souvent en mauvais états donc des accès très difficiles, l'incertitude qui vous accompagne tout le temps, même aujourd'hui après 10 ans d'expériences, les imprévus sont nombreux et arrivent très fréquemment, l'humidité constante proche souvent des 90%, le manque évident de confiance entre acteurs, les Colombiens se méfient de tout le monde et je le comprends, beaucoup d'entre eux essaient de s'enrichir au profit d'autrui, et enfin une de mes grandes difficultés au départ a été de faire ma place dans un secteur assez contrôlé et dont les acteurs et standards sont déjà établis. Au début, aucun producteur ne voulait travailler avec moi, j'ai dû faire preuve de patience, apprendre les codes, comprendre leur manière de penser et montrer ma détermination à réussir et partager la foi que j'avais dans ma vision. 

Quelle est ta vision de ce que devrait être un chocolat «éthique et durable» ?
Réponse évidente et facile, avoir un chocolat exclusivement réalisé à partir de cacao cultivé et acheté sur les principes de la certification Global Compact des Nations Unies et de l'agriculture respectueuse des écosystèmes, qui va au-delà de la culture organique. Beaucoup de mes partenaires producteurs n'ont pas de certification organique et cultivent pourtant un cacao d'excellence avec des pratiques respectueuses de l'environnement (entrants organiques, engrais biologiques pour lutter contre les maladies, les insectes et champignons).

Pourquoi est-il important pour toi de combiner excellence gustative et impact social ?
Parce que l'un ne peut aller sans l'autre. Toute la question réside dans la conscience de ce que nous consommons. Je prendrai l'exemple de la cuisine, très souvent une cuisine sans amour nous paraît fade, tout simplement le résultat final est décevant, même si les ingrédients Sont de qualité. Je pense que cela nous est tous arrivé de goûter une cuisine sans âme, sans amour.

Il est de même pour le chocolat pour moi, un chocolat qui combine excellence gustative et impact social fait du bien aux 2 extrémités de la chaîne de valeur, au producteur récompensé par son travail et donc très bien rémunéré et au consommateur qui mange un produit d'exception et participe au bien-être des producteurs qui lui ont permis d'avoir ce moment plaisir, d'indulgence.

Pas de Cacao, pas de Chocolat !

On oublie trop souvent que sans eux il n'y aurait tout simplement pas d'industrie du chocolat. 

Nous trouvons normal que nos vignerons soient bien rémunérés et traités avec dignité, quand élèverons-nous les producteurs de cacao au même statut social et leur accorderons la même dignité ?

Comment ton travail contribue-t-il concrètement au développement des communautés locales en Colombie ?
Un exemple, mon dernier projet avec une femme nouvellement cacao-entrepreneuse, Janneth, 57 ans. Je l'accompagne depuis le tout début (4 ans), et elle a suivi tous les conseils et ceux bien évidemment de notre agronome en chef, Fabio Aranzazu, le papa du cacao colombien. Aujourd'hui, elle emploie 20 personnes à plein temps et emploie, en période de récolte, jusqu'à 30 personnes. Par ailleurs, ce projet a permis aux jeunes de la zone de trouver une vocation et une stabilité dans leur revenus. Nous exportons aujourd'hui la moitié de sa production et espérons arriver à exporter la totalité de sa production d'ici 3 ans. 

Je suis un constructeur de filière, mon travail implique différentes compétences, connaissances et une vision claire du projet. Nous aidons aussi à la formulation de projets pour capter des fonds afin de développer les capacités de nos partenaires.

Je dis partenaires car nous n'achetons pas les terres ou nous produisons ou développons nos projets. Elles appartiennent aux producteurs, là aussi c'est une valeur importante qui bénéficie aux producteurs. 

Quels principes guident tes décisions dans la création et le développement de vos projets ?
En premier, la détermination des bénéficiaires donc des producteurs. Pourquoi, car il y aura des moments difficiles, parfois des pertes économiques, des incertitudes (disponibilité de ressources humaines et engagement, le climat, les maladies, le marché). En second, la localisation et le type de projets, est-ce un projet social, environnemental, socio-environnemental, quels seront les impacts positifs au niveau rural (de la zone). Accessibilité, terroirs, cadmium, l'ordre publique. En troisième, le type de modèle de production et les variétés cultivées. Innovant ? Traditionnel ? Avant-gardiste ? Quels seront les moyens humains et techniques mis en place. La rentabilité du projet coût de production, niveau de production projeté, prix de vente espéré selon marché(s) cible(s). 

Ces 3 premiers points me permettent d'évaluer la faisabilité et durabilité du projet. 

En quatrième, l'état actuel du marché (sur tous les segments et dérivés) pour anticiper la connexion aux marchés (sachant qu'en Colombie nous avons 2 énormes acheteurs qui monopolisent en grande partie l'achat de tout ce qui se produit à l'année. Pour donner une dimension chiffrée, mon associé achète et vend principalement à un de ces deux géants, ce qu'on appelle du cacao tout venant, aux alentours de 6000 tonnes par an, pour une production annuelle du Pays de 66 000 tonnes aujourd'hui.

Peux-tu nous présenter Cacao de Colombie et son rôle dans la filière cacao ?
Cacao de Colombie est le pont entre la Colombie et nos clients et partenaires. Nous avons aussi créé NAAWAH Colombie, qui assure l'accompagnement des producteurs, participe à des projets, gère les équipes sur place et nos processus qualité ainsi que l'exportation de tous nos lots. C'est le schéma d'une filière courte intégrée.

Cacao de Colombie, qui deviendra NAAWAH France, importe, distribue, promeut et offre des solutions de stockage à nos clients et partenaires. L'entité a grandi jusqu'ici par croissance organique, c'est à dire exclusivement sur recommandation. Maintenant que nos projets en Colombie sont matures, nous allons lancer une campagne de prospection en 2026 pour diversifier nos marchés et développer nos ventes.

Quel est le lien entre tes projets en Colombie et tes activités en Provence et en France ?
Toujours le développement de notre filière. Nous sommes par exemple sur un projet de vin de cacao en ce moment. Nous avions essayé l'éthanol, l'an passé.

À présent, je travaille sur un projet d'innovation ici en France qui aura de fortes répercussions dans notre filière en Colombie si le produit fonctionne. 

Puis, le lien intrinsèque avant toute chose est ma vie. J'ai créé ce modèle et construit ces relations avec les communautés durant des années. Cette aventure est devenue ma vie de tous les jours. Que je sois ici ou là-bas, l'objectif est le même, positionner notre filière comme une filière de grande valeur, dans tous les sens du terme, pour tous ceux et celles avec qui nous travaillons et travaillerons.

Quelles sont tes ambitions pour Elite Chocolate et comment cette association complète tes autres projets ?
Je souhaitais créer et construire un écosystème dans lequel toutes les entités s'apporteraient mutuellement, et avec des focus et objectifs spécifiques pour chacune.  Car, je ne pense pas qu'une seule entité puisse gérer toute cette complexité et autant d'objectifs. Plus, selon la forme juridique, la localisation, le marché et la disponibilité des ressources humaines, les plans d'action et les impacts sont très différents. Je fais référence à naviguer en Colombie où œuvrer en France.

Au départ, j'ai monté une entreprise en Colombie, Finca Brava, en 2016, pour la partie amont de la filière. Puis, j'ai vite compris que pour développer ma vision et réussir à opérer comme une réelle filière courte, il fallait créer une autre structure en France, notamment pour recevoir nos cacaos et en assurer la commercialisation. D'où la naissance de Cacao de Colombie en 2020. Seulement, ma vision incarnait aussi et surtout une dynamique sociale et culturelle. Nous devons changer le statut quo et casser certains (énormes) paradigmes. Pour toucher les consommateurs et les professionnels et redistribuer de la valeur à nos communautés partenaires, nous avions besoin de disposer d'un organe vecteur de projets et autour duquel nous pouvions élaborer, financer et exécuter des projets d'impacts socioéconomiques et culturels. Alors la Élite Chocolate est née en 2020 également. D'ailleurs, pour l'anecdote, j'avais pensé à un club au départ, mais finalement l'idée s'est convertie en la création d'une association de loi 1901.

Que penses-tu des établissements comme la chocolaterie-pâtisserie Allex, qui perpétuent un savoir-faire artisanal et proposent un chocolat de qualité ?
C'est un modèle que je respecte profondément et qui devrait inspirer les nouvelles générations. Garder le savoir-faire, la relation avec ses fournisseurs partenaires, développer des liens forts avec les producteurs locaux ou internationaux (dans notre cas) et privilégier , toujours et sans concession, la qualité.

J'ai connu la pâtisserie-chocolaterie Allex et toute l'équipe en 2022 grâce à un ami pâtissier-chocolatier Franck Berger, aussi membre de l'association. Clémence et sa famille originaire de Bourgoin-Jallieu, tout comme Franck, sont venus à l'une des conférences organisée par la Elite-Chocolate, durant laquelle nous générons des échanges interculturels entre une centaine de consommateurs et nos productrices de cacao de Colombie. Ils se sont ensuite véhiculés à l’association en 2023 et nous organisons depuis, un atelier de fabrication de chocolat type Bean To Bar et de patisserie diverses pour la venue de nos productrices chaque année. Ils se sont vraiment investis dans le projet et nous reçoivent tous les ans avec la même ferveur et enthousiasme. Sébastien Buvot a préservé les secrets et la philosophie de fabrication de Michel Allex et aime partager et transmettre ce savoir-faire que la maison Allex a su faire perdurer pendant autant d'années. C'est pour moi une maison de tradition artisanale qui offre à nos productrices une autre approche du métier et leur permet de comprendre l'importance des valeurs et de la transmission si l'on veut avoir une vraie longévité dans le métier. 

Cette année, nous avons participé à la grande célébration d'Allex pour ses 50 ans avec un groupe de 8 femmes cacaocultrices venant de la région de Santander. Nous sommes très touchés et honorés d'avoir pu contribuer à ce grand événement.

L'année prochaine, ils souhaitent aller encore plus loin et mettre à l'honneur notre filière courte éthique en achetant notre de cacao de Tumaco, leur cacao favori en Colombie. 

As-tu de nouveaux projets ou collaborations à venir que tu peux nous partager ?
Oui! Un projet divin avec une communauté indigène, mais je ne peux en dire plus à ce stade. Je peux seulement citer quelques thématiques comme la restauration de biodiversité, matériel endémique, savoirs ancestraux.

Et un autre sur la partie plus technique du processus post-récolte, j'espère pouvoir en parler davantage à l'horizon 2027.

Comment vois-tu l'avenir de la filière cacao éthique au niveau international ?
Je la vois avec beaucoup d'espoir et un énorme potentiel puisqu'aujourd'hui elle est presque inexistante.

Les certifications vous font croire qu'elles ont un impact important sur la qualité de vie des producteurs mais dans la réalité c'est absolument faux. Elles servent davantage d'outil marketing et de communication pour les grands groupes industriels. La vérité, la mienne, les bonus régulés et accordés aux producteurs sont loin d'être suffisants et lorsque vous connaissez leur méthode de certification, vous comprenez les limites et l'hypocrisie du système. Cependant, j'ajouterai qu'il est primordial d'aller vers la culture organique. Cela devrait être un standard planétaire. Le Fairtrade est un autre débat complément, puisque les primes sont ridicules surtout quand le prix du cacao est bas ou très bas. 

Bien sûr, vous me direz, OK alors que proposez-vous comme alternative ? Je vous répondrai de faire des analyses avant chaque exportation et tout au long de l'année pour connaître les niveaux de toxicité des cultures et le faire pour chaque plantation. Cela coûterait nettement moins cher de multiplier les analyses et les contrôles sur place par des agronomes du pays que de payer des milliers d'euro chaque année pour le renouvellement de ladite certification.

Comme je l'avais déjà compris quand j'ai entamé cette folle aventure, tout se jouera dans la conscientisation des professionnels et la sensibilisation des consommateurs. Un consommateur averti en vaut -il deux? Réponse dans 10 ans!

Merci Grégory d'avoir pris le temps de répondre à mes questions et de contribuer à faire rayonner un chocolat de qualité et éthique.


Plus qu'une chose à dire : Longue vie aux entrepreneurs, artisans et producteurs qui font du chocolat un plaisir d'exception et un véritable engagement, comme Grégory Le Heurt, la Maison Allex ou les productrices présentes aux 50 ans, autant de visages nous rappellent que le chocolat peut allier qualité, éthique et passion. Qu'ils continuent à le faire rayonner à travers le monde !

 

Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati