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TRIBUNAL DE CHALON - Le bleu était jaune : il est relaxé

TRIBUNAL DE CHALON - Le bleu était jaune : il est relaxé

Son adresse ? « CCAS de Lons. Chuis SDF. » il comparait en visio, ce vendredi 15 mai, en comparution immédiate, pour avoir le 11 mai donné un coup de poing, à sa chérie, à Louhans, dans leur squat. « Le bonheur, ce n’est pas l’accouplement de deux misères » plaidera l’avocat de la victime.

 La femme a appelé les gendarmes. Elle avait bu, et lui aussi : presque 2 grammes ! A coups de « bières à 69 cents vendues à Aldi » explique-t-il au tribunal. 
L'homme, avec elle depuis 14 ans, soutient : « Je ne l'ai pas touchée. » Il affirme qu'elle avait déjà ce bleu quand il est arrivé à Louhans. A l’appui de ce qu’il dit, il fournit des détails au tribunal : comment elle est allée à la pharmacie acheter « une boîte bleue avec un bouchon qui se visse », « pour prendre des petits comprimés, par trois », mais ça lui donnait « des brûlures d’estomac » ; comment il lui avait trouvé de la glace pour mettre sur sa joue pochée.

Il n’est pas poursuivi pour violation d’une interdiction de séjour mais ça prend toute la place

Il était « arrivé de Lons-le-Saunier », parce qu'il est sous le coup d'une interdiction de paraître dans le 71, et c’est donc dans le Jura que son tuteur s’occupe de ses affaires, si on peut dire, vu que l’homme circule avec son barda et dort dehors. 
Le tribunal va passer l'audience là-dessus, parce que si c'est interdit par l'autorité judiciaire, alors ce n'est pas négociable ni adaptable à gré.

Finalement, se dessine ceci : d’une part il a été condamné à vivre où il veut sauf en Saône-et-Loire, d’autre part, ce qu’il répond, c’est que ses maigres attaches ne sont qu’en Saône-et-Loire. A savoir, son père « adoptif » (on y reviendra) et cette femme, « je l’ai toujours aimée », et puis un employeur qui a recouru à ses services pendant 3 ans. 
A cela s’ajoute ce qu’a écrit un médecin expert-psychiatre, dans un rapport de 2024 : « schizophrénie qui se manifeste par des hallucinations auditives, depuis ses 8 ans », « discordant », « pensée très déstructurée », « altération du discernement ».

Cette femme qui elle aussi pâtit de ses conditions de vie et d’un état psychique forcément altéré par elles

Ces expertises sont à prendre avec des pincettes tant elles sont relatives, à la qualité de l’expertise, pour commencer, et aux états des gens aux instants T. Il n’a pas été donné à entendre de discordances ou une pensée « très déstructurée », au cours de cette audience. Au contraire, le prévenu est cohérent et sait dire les choses pour ce qui le concerne, sur ses attaches, sur l’immense pénibilité à vivre avec un barda, à la rue, sur son attachement à cette femme qui elle aussi pâtit de ses conditions de vie et d’un état psychique altéré par elles. Par contre, il ne parvient pas à intégrer la position de l’autorité judiciaire : être sanctionné, ok, y a pas le choix, mais être banni des seuls endroits où vivent des gens auxquels il est attaché, ça, il n’arrive pas, surtout que sa compagne le réclame. 
Interrogé, il dit qu’il a un traitement (en rapport avec ce que décrit l’expertise de 2024).

Quand une juge assesseur lui rappelle que le juge de l’application des peines de Chalon lui a rappelé et expliqué x fois, cette interdiction de paraître en Saône-et-Loire, subitement l’homme est abattu, comme écrasé par son impuissance, il dit juste : « Si j’ai pas le droit d’être dans le 71, je fais comment ? J’ai ma famille, ici, j’ai déjà pas de famille (il fut placé à l’âge de 3 ans). .. »

L’interdiction de séjour ici, et lui, impuissant et sincère : « Je fais comment ? »

On lisait il y a peu, un travail universitaire sur les peines de bannissement en Chine… ça faisait songer à ce qu’on exige de personnes parfois si fragiles elles-mêmes. Il y a des sanctions qui semblent être clémentes (vivre sous un autre ciel, mais au moins à l’air libre, ou encore être incarcéré à domicile) et qui en réalité peuvent être si difficiles à supporter, quand on a déjà du mal à tenir sur ses deux jambes par soi-même. 
La justice, en parent culpabilisant, lui rappelle « on vous a fait confiance », puis « et vous trahissez cette confiance », et donc la suite va se passer dans une cellule. Or le coup du « contrat de confiance » ne marche à tous les coups et particulièrement avec les gens, nombreux, finalement, qui sont incapables, dans l’état, d’accrocher aux discours qui leur sont tenus. La carotte et le bâton, ça peut marcher, mais pas avec tout le monde et les récalcitrants ne sont pas nécessairement de gros rebelles qu’il faut mater. 
Ils sont parfois à l’image de cet homme qui abat ses bras le long de son corps, impuissant et sincère, à répéter : « Je fais comment ? »

« Un jour on m’a dit : ‘Tu pars en vacances’, mais c’était pour me mettre au foyer de Lux »

Avant d’être abattu par l’implacabilité de la réalité qu’on lui expose et qu’on lui impose, il était volubile sur ses conditions de vie et sur son histoire. Il a besoin de parler, cet homme. « J’ai été placé à 3 ans, en foyer, avec mon frère et ma sœur. A 6 ans j’ai fini en famille d’accueil à Thurey. La femme avait l’agrément. Mon frère et ma sœur étaient ailleurs mais pas trop loin. Je suis resté jusqu’à 16 ans et après je suis revenu en foyer parce qu’il y avait trop de préférences. A chaque fois qu’il y avait une bêtise, c’était les enfants placés qui étaient punis. Un jour on m’a dit : ‘Tu pars en vacances’, mais c’était pour me mettre au foyer de Lux. »

« Elle a besoin de lui. Elle dit que c’est un homme bien. Voilà ce qu’elle a à dire »

Maître Grebot intervient pour la victime et se place à la barre, la greffière dirige la caméra sur lui, pour que le prévenu le voit. « Je viens faire entendre la voix de madame. On a deux êtres qui ont eu de nombreuses difficultés. Ils avaient des logements, chacun s’en est trouvé privé. Et les deux ont fini par vivre dans un squat. Le bonheur, ce n’est pas l’accouplement de deux misères. 
Madame a été, autrefois, violentée (condamnation pour VIF en 2024), mais depuis la sortie de prison de monsieur, elle n’a pas eu à se plaindre de lui. 
Elle a recueilli le chien de monsieur (le prévenu, attentif, acquiesce : rassuré). Elle ne veut pas que monsieur aille en prison. Elle a besoin de lui. Elle dit que c’est un homme bien. Voilà ce qu’elle a à dire. »

Réquisitions : 1 an et 2 mois avec maintien en détention

Pour le procureur, « les faits sont caractérisés ». La victime ne saurait mentir puisqu’elle ne charge pas le prévenu… et puis il y a la photo du fameux hématome prise par les gendarmes. Ça plus le casier du prévenu (« C’est dire si celui-ci persiste dans la délinquance »), ça pourrait donner 1 an avec maintien en détention et révocation de 2 mois du sursis probatoire en cours avec incarcération, « bien sûr ».

« Je ne suis pas médecin mais un hématome qui est devenu jaune-vert ne date pas du jour même »

Maître Voirin plaide une relaxe. « Monsieur a toujours été constant dans ses déclarations : elle avait déjà cet hématome sous l’œil droit. » L’avocate dit que les photos jointes à la procédure l’ont interpellée : le côté du visage de la femme est enflé et jaune. « Ce bleu date de plusieurs jours. » 
La présidente avait demandé au prévenu : « Madame ment ? » il avait dit Oui. L’avocate y revient : « Le récit de madame est confus. Elle était très alcoolisée et pas claire, écrivent les gendarmes. Elle était très énervée parce qu’il avait passé toutes ses affaires dehors (il était à 2 grammes, pour mémoire, ndla). » Sandy Voirin relève « une ambivalence importante » : « Il n’est pas vrai qu’elle ne charge pas monsieur, puisqu’elle demande une interdiction de contact à quoi les gendarmes objectent qu’elle va le trouver d’elle-même. »

Relaxe

« Le tribunal a décidé de vous relaxer, il y a un doute sur laquelle l’hématome a été causé. Maintenant, monsieur, du fait que vous étiez dans le 71 et avec madame, le juge de l’application des peines a toute latitude de vous sanctionner. »

FSA