Agglomération chalonnaise
À Allériot, la poésie comme refuge et combat pour Lucile Groff
Par Nathalie DUNAND
Publié le 14 Juin 2026 à 13h09
Le poème de Lucile Groff, habitante d’Allériot, figure parmi les 100 finalistes du Grand Prix Poésie RATP 2026, sélectionné parmi près de 11 000 textes. Une reconnaissance qui récompense un parcours d’écriture né d’une épreuve personnelle : le long combat pour faire reconnaître l’autisme de sa fille.
Écrire pour ne pas se taire
À 44 ans, Lucile Groff mène une vie bien remplie entre son métier d’assistante administrative et son rôle de maman d’une petite Mila : « j’ai une petite fille qui a 10 ans et qui est autiste. »
À l’adolescence, Lucile, titulaire d’un bac littéraire, aimait écrire des poèmes. Puis la vie active accélère le rythme et les pages noircies appartiennent au passé.
Mais il y a trois ou quatre ans, alors qu’elle traversait l’errance diagnostique de sa fille Mila, le besoin d’écrire s’est imposé à nouveau.
« Quand j’alertais sur le comportement différent de ma fille, personne ne me croyait, et j’ai eu besoin d’un moyen d’expression », confie-t-elle.
La poésie devient alors un refuge, un exutoire. Les premiers textes sont écrits d’un seul jet, comme un « déversoir » d’émotions. Peu à peu, les mots prennent une direction. Ils permettent de sensibiliser à l’autisme et, progressivement, de porter des engagements plus larges autour du féminisme, de la différence de ce qui la touche.
« J’aime faire rimer les mots. C’est un jeu, mais aussi une façon de dire les choses autrement. »
L’autisme au féminin : un diagnostic encore trop tardif
Dès la maternelle, Lucile Groff remarque des particularités dans le comportement de sa fille : mutisme sélectif à l’école, difficultés dans les interactions sociales, hypersensibilités sensorielles, troubles de l’oralité et de l’attention. « Quand elle jouait, elle n’inventait pas d’histoire, elle alignait les figurines ».
Malgré ses alertes répétées, les enseignants et professionnels consultés évoquent une simple timidité exacerbée. Mila n’évite pas le regard et n’a pas de problème de compréhension : elle ne correspondait pas aux représentations traditionnelles de l’autisme. Mais le spectre de l’autisme est infiniment plus large, et les manifestations, différentes. Finalement, le diagnostic ne sera posé que plusieurs années plus tard, en CM1, à la suite d’évaluations spécialisées.
Cette situation est loin d’être isolée. Les spécialistes soulignent que les filles autistes sont souvent diagnostiquées plus tardivement que les garçons. Certaines développent très tôt des stratégies d’adaptation (par imitation notamment) qui masquent leurs difficultés. Et, peut-être, les stéréotypes de genre sont-ils en cause…
« Une petite fille qui reste dans son coin est souvent considérée comme timide. Pour un garçon, les inquiétudes arrivent plus vite », observe Lucile Groff.
C’est sans doute là que naît, dans son écriture, le lien entre autisme et féminisme.
Aujourd’hui scolarisée en CM2 avec l’accompagnement d’une AESH, Mila fera sa rentrée en sixième dans un dispositif ULIS.
Quand la poésie ouvre de nouvelles portes
Grâce à un compte Instagram sur lequel elle publie désormais régulièrement ses textes, Lucile Groff répond à l’appel d’une maison d’édition.
Sélectionnée pour participer à un ouvrage collectif consacré au féminisme – intitulé Les Nouvelles Garces, à paraître début 2027 – elle y signe notamment un texte sur la sororité ainsi qu’une lettre adressée à sa fille, au croisement des thématiques de l’autisme et de la condition féminine.
Cette écriture plus engagée prolonge un travail déjà amorcé avec ses deux recueils de poésie : Souffleur de vers et Recueil d’écueils.

Elle a également écrit un conte intitulé Mini et le secret des étoiles, consacré à l’autisme féminin et au mutisme sélectif. La dédicace est explicite : « À tous les enfants qui se sentent différents… Que ce livre vous illumine comme les étoiles dans le ciel ». Et parmi tous ces enfants différents se trouve Mila.
« Je ne trouvais aucun livre qui parlait vraiment du mutisme sélectif. J’avais envie que Mila puisse se retrouver dans un personnage et comprendre son histoire. »
Aujourd’hui, elle espère trouver un illustrateur engagé, comme elle, afin de donner une nouvelle vie à cet ouvrage.

Une reconnaissance nationale
Cette année, son poème Personne ne voit a été sélectionné parmi les « coups de cœur » du Grand Prix Poésie RATP 2026 avant d’être retenu parmi les 100 finalistes sur près de 11 000 poèmes reçus.
Le texte sera publié dans le recueil Cent poèmes pour voyager aux Éditions Bruno Doucey. Lucile Groff est invitée à la cérémonie de remise des prix organisée le 29 juin, au Théâtre Montparnasse à Paris.
Une distinction qu’elle accueille avec émotion : « C’est une petite reconnaissance qui fait plaisir », sourit-elle.
La nouvelle a d’ailleurs été célébrée en famille. Pour la fête des Mères, sa fille Mila lui a laissé un mot touchant : « Bravo pour ton concours de poèmes, tu vas pouvoir fêter ça comme Amélie Nothomb » en référence à l’une des autrices préférées de Lucile Groff, aux côtés de la poétesse américaine Sylvia Plath.

Des mots pour faire avancer les regards
À travers ses poèmes, Lucile Groff poursuit désormais un double objectif : créer et témoigner.
Ses textes parlent de féminisme, d’autisme et de ces combats invisibles contre l’injustice. Une manière de transformer les épreuves en création, mais aussi de modifier les regards.
Par Nathalie DUNAND
[email protected]
Personne ne voit
Sa main sur sa jupe plissée
Assise à la terrasse d’un café
Le sucre se dissout dans la tasse
Elle observe les gens qui passent
Derrière ses lunettes fumées
Pensive en cette douce journée
Sa cigarette s’efface dans le ciel
Elle observe les enfants du carrousel
Une mèche glisse le long de son cou
Dissimulant l’ecchymose sur sa joue
Ses cils humides pour seul aveu
Et personne pour voir ses bleus
Lucile Groff
Plus d'infos :
Lucile Groff – Instagram

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