Faits divers
COUR CRIMINELLE : un ancien prêtre est jugé pour viol d'une enfant, il y a 28 ans
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 02 Juillet 2026 à 11h19
Elle avait 14 ans, il en avait 41. Il était prêtre, elle était sous sa responsabilité pour son éducation spirituelle. Il n'est plus prêtre. Il a 68 ans. Il est jugé par la Cour criminelle de Saône-et-Loire, pour viol et agressions sexuelles sur mineure.
Ça s'est passé au Cameroun, où l’homme, ordonné prêtre en 1985, a été envoyé à la fin des années 90, "sans préparation", précise-t-il, par sa communauté, les frères de Saint-Jean. Il n'y eut pas qu'une seule victime, l'enquête l'a établi et l'accusé le reconnaît, tout en minimisant et justifiant (si la chose est possible), on le verra, ses actes.
Le procès s'ouvre ce mercredi 1er juillet. Maître Maryse Alié assiste la victime, maître de Beauregard représente la communauté des Frères de Saint-Jean. Maître Dufour assure la défense de l'accusé.
Les frères de Saint-Jean entendent avancer les yeux ouverts, aujourd’hui
Cette communauté, sise à Rimont, fut sous le feu de l'actualité et entend affirmer sa position au procès : sa direction a changé, les frères en ont terminé avec la complaisance que l'entre-soi favorise dans tous les milieux. Du reste, il sera difficile de faire le procès de cette Congrégation tant le profil de l'accusé se suffit à lui-même en quelque sorte, à ceci près que rien n’est dans cette histoire inséparable du contexte religieux et des « missions » chrétiennes en Afrique dont les abus de toutes sortes sont déjà documentés. Inséparable aussi, on suppose que la défense en parlera, d’un contexte plutôt pervers au sein de la « famille » du fait de certaines personnalités qui n’opèrent plus aujourd’hui.
La « famille des frères de Saint-Jean » a publié un rapport*, en 2023. 800 pages d’exposition de faits, d’analyses, pour « Comprendre et guérir », mais surtout avancer les yeux ouverts.
La communauté signale les faits en mai 2017 aux autorités
Les faits jugés au TJ de Chalon sont relativement anciens, « sur le fil de la prescription » comme dit la victime. Ils sont connus de la communauté des frères de Saint-Jean depuis l'année 2000. En mai 2016 la direction change, signalement est fait aux autorités en mai 2017. Le dossier part à l'instruction, une enquête est menée. Tout ça pour dire qu'il y a eu du temps, le temps de faire du chemin comme on dit. Et malgré ça, à la barre, l'accusé tourne en boucle dans son discours. Il dit avoir cheminé, mais rien ne s'est ouvert en lui, du moins pas suffisamment pour qu’une bascule se fasse. C’est patent, c’est criant.
Prisonnier de son discours
Si un homme est prisonnier, c’est bien d’abord de son discours. L’accusé qui se tient à la barre de la cour criminelle départementale en est l'illustration magistrale.
Peut-il dire à la Cour comment le prêtre est considéré d’une manière générale ? lui demande la présidente. « Il est le visage du Christ appelé à être l’éducateur des hommes. J’ai été un peu en-dessous de la tâche, mais c’était la mission. » « Un peu »
Des plaintes en ritournelle
Tout d’abord sur son histoire : l’homme de bientôt 70 ans semble être resté collé à ses grands chagrins. Sa mère meurt de maladie alors qu’il n’a que 10 ans. Son père décède l’année de ses 40 ans et tout le matin il ne fait qu’y revenir. Ce décès l’a « brisé », il était du coup « en situation limite » et c’est à cause de cela qu’il est allé chercher soutien, appui et réconfort auprès d’une gamine de 13-14 ans.
Ensuite plaintes à l’égard de son ancienne Congrégation (il en a été exclu suite à une procédure canonique) : « Je n’ai jamais été soutenu positivement quand j’étais à Bertoua (Cameroun), par les frères qui étaient en Europe », « j’étais très affectif, sensible, un peu artiste, j’avais besoin d’un cadre que la communauté ne m’a jamais apporté », « je leur en veux, je leur en veux parce que la communauté a été absente, et quand il y a le signalement, la communauté rapplique joyeusement. Je leur en veux de ne pas m’avoir formé. »
Un vocabulaire tout en retenue
Dans les quelques pages du rapport publié par les frères de Saint-Jean que nous avons lues, et qui cite des frères et une sœur, actifs il y a 30 ans, on est frappé par un usage détourné du vocabulaire. Par exemple appeler à la « prudence » quand il est question ni plus ni moins d’avoir un comportement chaste à l’égard des ouailles. Comportement chaste qui, au passage, ne s’impose pas qu’aux prêtres, mais à tous les dits adultes, sans exception, dans leurs relations avec les enfants, petits ou grands.
Le prévenu visiblement n’a pas quitté ce bain-là, et la présidente le reprend plusieurs fois. Il est question de la gamine (elle se désigne ainsi) de l’époque, dont il s’était rapproché jusqu’à se confier à elle, puis l’embrasser, puis la toucher, puis un jour lui demander une fellation (fait de viol).
La présidente : « Elle a une totale confiance en vous, elle n’a pas 15 ans, vous êtes le prêtre, son référent spirituel… Est-ce que tout ça, monsieur, ça ne vous fait pas réfléchir un peu à la place que vous aviez envers elle ?
L’accusé : Bien sûr, j’ai réfléchi. On était dans l’amitié.
La présidente : C’est pas l’amitié, là. »
Confusions de toutes natures dont bien sûr la confusion des places
Le prévenu entretient donc des zones confuses, à l’image des confusions qu’il mettait en œuvre, usant de son ascendant pour se servir de l’enfant (lui confiant, par exemple, dit la victime, une mallette contenant plusieurs millions de francs CFA, « l’argent des frères » : quelle responsabilité pour une enfant !), usant de ses soucis personnels pour en faire sa confidente, dépositaire bien démunie (« Je ne savais pas quoi faire avec ce qu’il me disait, mais je l’écoutais. »), et manipulant le discours religieux, voire les textes de l’Evangile (la parabole de la Samaritaine) pour parvenir à « ses trucs tordus » comme dit la victime.
La présidente le relève : « Dans votre discours, il y a une confusion permanente. »
Puis tente de jeter un trouble sur la question de l’âge
La loi française distingue les mineurs de moins de 15 ans et ceux de plus de 15 ans. L’accusé encourt 20 ans de réclusion criminelle. La victime avait entre 14 et 15 ans. A plusieurs reprises l’ancien prêtre explique que « là-bas », c’est flou, on sait pas avec certitude si c’est 14 ou 15 ou 16 ans… La Cour s’assure, elle, par divers documents, d’écarter tout doute.
Mais l’homme, répondant à maître Alié qui lui demande s’il sait qu’il existe une convention des droits de l’enfant, parvient à dire : « Je n’ai jamais eu un acte déplacé envers un enfant de 0 à 12 ans. Et après, on est ado. On n’est pas enfant jusqu’à ses 18 ans. » Puis il ajoute : « Pour X (la victime à ce procès), j’ai bafoué ses droits par mes comportements. » Faudrait savoir.
Un max de flou partout pour masquer son trouble à lui
L’accusé ne parvient pas à masquer sa propre misère (« je n’avais pas la maîtrise de mon organe ») et ça nous évoque un vieux souvenir. Il y a longtemps de ça, l’abbé Pierre, interrogé par la télévision, disait n’avoir « aucune difficulté à respecter mon vœu de chasteté » mais souffrir du « manque de tendresse ». Ne jamais avoir quelqu’un contre soi, quelle souffrance, quelle épreuve, disait l’abbé, et à l’époque ça nous paraissait sensé. On a appris depuis comment il s’arrangeait.
Eh bien l’accusé s’arrangeait aussi. C’est d’ailleurs son avocat qui le lui fait remarquer : parler de fellation « sans érection » comme si ça minorait tout (sans compter que c’est pas forcément vrai, ndla), « c’est pire ! » lui dit maître Dufour.
Dans la réponse de son client, qu’il assiste depuis 8 ans, depuis le début de la procédure, sourd la perversion à l’œuvre en lui : « Ce qui était important pour moi c’était une présence de la femme (sic) qui m’aime, me respecte et me rejoint dans mon corps, dans mon sexe que je n’arrive pas à maîtriser. »
L’accusé se réfère au « conseil » que lui aurait donné un supérieur dans ces années-là : s’autoriser une certaine « sensualité » permet de trouver une issue à ces tourments sexuels. Euh. C’est pervers. Et puis c’était avec une enfant, et puis comme le lui dit la présidente, il aurait pu aussi bien renoncer à la prêtrise, trouver un travail (il a une formation d’ingénieur) et faire sa vie d’homme, avec des gens de sa génération tant qu’à faire. Bref.
« Le bien que j’ai fait, par ailleurs »
Perverse, aussi, cette façon de toujours rappeler « le bien » qu’il a fait. Evoquant une autre victime : « Sa famille m’était très reconnaissante de tout le bien que j’avais apporté. »
Maître Alié, dit « crime » ; l’avocate générale, Aline Saenz-Cobo dit « crime » ; lui, il persiste avec cette embrouille du « besoin d’être rejoint dans mon corps » (phrase qui ne résiste pas à l’analyse : ça ne veut rien dire), « pour être purifié ».
Tromperie. Comme toujours quand il s’agit d’abuser d’enfants
Ce qu’il appelle être purifié, c’est convaincre une gosse qu’avec sa salive elle peut enfin l’aider à sortir de ce petit enfer. Et là, on atteint le sommet : « Je lui ai demandé de me rejoindre dans ma fragilité d’homme. » Qu’est-ce que c’est que cette façon de parler ? A certains moments, on a l’impression qu’il était pris dans un délire religieux (les religieux peuvent délirer aussi bien que n’importe qui du moment que les limites ont sauté, ndla – le référent princeps des religions chrétiennes, c’est Dieu, Dieu avait sauté au profit d’un prétendu « conseil » tordu), à d’autres moments, on se dit que c’est juste l’expression perverse de pulsions qu’il assouvissait quand il le pouvait, en usant de son ascendant, de son pouvoir.
Dans les deux cas, de toute façon, rien ne l’exonère de sa responsabilité, et c’est éprouvant d’entendre ça pendant plusieurs heures. L’homme reste arrimé à son discours. Le chapelet se déroule tout seul, et l’accusé ne parle que de lui. Bien sûr il demande pardon mais bon, ça n’engage rien de nouveau dans ses propos. Rien du tout. Il persiste à parler d’« erreurs », de « fragilités », d’ « égarement » (maître Alié lui fait la liste), devant une Cour qui juge des crimes.
La victime raconte, fort bien, la perversion et ses effets sur le long temps
D’ailleurs ce que la victime raconte, fort bien, à la barre, pendant plus d'une heure et demie, c'est la perversion. La perversion et ses effets sur l'adulte qu'elle est devenue, qui doit faire efforts pour retrouver les points cardinaux.
Pervertir un enfant, c'est ça et ça fait ça : des adultes qui peuvent être construits, équilibrés, aimants, c'est le cas de cette femme, mais qui en de nombreuses circonstances devront réfléchir, argumenter, s'interroger, se justifier, pour retrouver les repères, le cadre, s’orienter.
C'est pour ça que c'est criminel, de se servir d'enfants comme d'objets de jouissance. Et c'est fréquent, oui.
Parfois, et ce n’est pas le cas dans ce dossier, la victime devient à son tour abusive.
C’est dégueulasse, de faire ce que s’est « permis » (il emploie ce mot) ce prêtre, et qu’il eut été un adulte fragile, en proie au tourment hormonal et aux deuils difficiles à faire dans son cas, n’y change rien, parce qu’avec le nombre de victimes identifiées et non identifiées, ça fait autant d’adultes qui toute leur vie auront à en découdre avec la confusion et l’abus. Quel gâchis bon sang.
La victime achève ce tableau : « c’était un système »
La femme qui témoigne à la barre, commence par parler 50 mn sans interruption. Elle fait le récit de l’histoire et vient combler quelques omissions. Selon elle, le prêtre, après qu’ils se sont rapprochés dans ce qu’il désigne par le mot « amitié », finit par lui demander si elle accepterait de « faire quelque chose pour lui ». « Quoi que je puisse faire pour l’aider, à ce moment-là, je le ferai » dit la femme. Le prêtre l’embarque dans un truc délirant mais destiné à la coincer, une sorte de rite inventé par lui : 9 jours de prières et de jeûnes au terme desquels l’enfant, qui n’avait jamais vu un sexe d’homme adulte de sa vie, se retrouve dans une pièce avec un matelas nu, au sol, et devant le frère X nu lui aussi. Il met son sexe dans la bouche de la petite. Le viol est consommé.
Le pire : la trahison
Mais le pire, pour l’enfant devenue femme, le pire qui la fait éclater en sanglots à la barre, le pire, c’est qu’il lui a menti. Car « rien ne change », « il y a eu d’autres victimes », « ce monsieur est un menteur, et il est arrogant, en plus ». « Y avait pas que moi, il a utilisé cette astuce encore et encore. »
Après les confusions, les trahisons, et on est ému de l’entendre, cette femme, dire avec autant de vigueur que de sincérité, cette douleur puis cette colère à avoir sacrifié quelque chose d’elle pour sauver en quelque sorte cet homme qu’elle aimait bien, cet homme malheureux et tourmenté, pour découvrir ensuite qu’elle fut manipulée à des fins exclusivement de jouissance personnelle, avec la bénédiction d’un supérieur, et que cet homme en abusait d’autres.
« Après, je ne pouvais plus croire à ses trucs et je me rebellais. » Au final elle a fait sa vie ailleurs mais cette procédure l’a rattrapée car elle a été l’objet de pressions, nombreuses et insistantes, alors qu’elle n’a pas déposé plainte contre l’accusé… La présidente avait ouvert ce sujet, si important, car il indique ce qui s’entend de toute façon dans les propos de l’homme : il n’assume toujours rien, et ne veut pas en payer un prix.
« C’était un système »
La victime parle de « système ». L’accusé en a convenu puisqu’en Inde, ensuite, il a remis ça.
« Voyez-vous l’intérêt d’un procès ? lui demande la présidente. Voyez-vous l’intérêt que la justice des hommes vienne interroger vos comportements ?
- Je vois l’intérêt d’un dialogue entre ma conscience et la justice, répond l’accusé, parce que ces trois jours (de procès) me feront grandir. »
Il reste solidement rempardé derrière le discours qui le tient depuis des dizaines d’années. Il parle, mais ne dit rien.
FSA
*https://freres-saint-jean.org/wp-content/uploads/sites/2/2023/06/Comprendre_et_Guerir_Juin_2023.pdf
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