Faits divers

Cour criminelle : procès d’un ancien prêtre pour viol et agression sexuelle d’une enfant – Une victime "prescrite" met à mal la version de l’accusé et renforce l’idée d’un « système »

Par Florence SAINT-ARROMAN

Publié le 03 Juillet 2026 à 07h20

Cour criminelle : procès d’un ancien prêtre pour viol et agression sexuelle d’une enfant – Une victime "prescrite" met à mal la version de l’accusé et renforce l’idée d’un « système »

Une jeune femme est venue à la barre : « Le père est quelqu’un de bien pour moi. Je suis orpheline, il m’a placée dans une famille, il donnait de l’argent pour ma nourriture, payait ma scolarité. Il n’a jamais été ambigu avec moi, jamais. » L’ancien prêtre a pleuré.

 Second jour de procès ce jeudi 2 juillet. Quelques témoins sont venus éclairer le portrait de l’accusé sous un jour favorable. Un frère l’a assuré qu’il restait son frère, même s’il est normal qu'il soit jugé pour ce qu’il a fait. Tout être humain, en tout cas celui qui se tient assis devant son avocat, excède les méfaits commis.
Certainement que ces mots ont aidé à assouplir un tout petit peu les défenses de l'accusé, la présidente a saisi le moment : « Souhaitez-vous dire quelque chose spontanément ? » L'homme prend quelques secondes puis s'exprime mais s'il reprend les termes qu'on lui oppose depuis hier matin « acte criminel », « confusions », il tempère dans le même temps ce qui ressemblait à un début de conscience : « je ne suis pas manipulateur », « tout ça a eu des conséquences dans leurs vies, en raison de ma fragilité affective et de ma solitude ». Du coup, il dérape vite : « Tout ce qui m'est reproché, je l'ai fait à l'égard de personnes que j'aimais et je voulais leur faire du bien. »

« Je voulais leur faire du bien » : warning !

 Il voulait « leur faire du bien » : les warnings s'allument direct. La présidente décide de prendre la main.
C’est que le matin même une victime « prescrite » a été entendue. Elle avait déposé plainte mais c'était trop tard pour elle. Elle est venue avec courage, dignité et intelligence, relater une histoire très semblable dans son processus et son terme, à celle de la victime qui a témoigné hier. Or ça s'est passé en France, avant le départ du frère X au Cameroun... 

« Hier vous avez dit…. Or aujourd’hui ça ne tient plus »

« Je voudrais que vous puissiez nous expliquer, dit la présidente à l'accusé, la similitude entre ce que disent les deux victimes, comme l'utilisation de la parole du Christ, pour les amener à faire des choses, une fellation. Elles décrivent une mise en condition. Or en audition vous aviez dit qu'avant le Cameroun, il n'y avait rien... Hier vous avez dit qu'en Afrique, c'était parce que c'est un pays très chaud, et à cause de votre solitude et la mort de votre père. Or, ça ne tient plus. Même si c'est désagréable, dur, je vous demande de réfléchir à la réalité de votre comportement. Les deux témoignages intègrent la dimension de manipulation. Ça interroge. »
L'accusé : « Il y a 27 ans, dans la confusion complète dans laquelle j'étais, je n'avais pas en tête de manipuler. Mais je reconnais que c'est caduc, que mes actes sont des crimes, je le reconnais. » 

Il ne suffit pas de reprendre les mots des autres…

Le problème c'est qu'on ne balade pas des juges. Face à lui, ils sont cinq. L'homme ne pourra pas les endormir en diffusant de la brume. La présidente ne lâche pas : « Les deux femmes parlent de la manipulation de la parole que vous portiez, pour assouvir un besoin sexuel. C'est difficile à entendre mais c'est ce qu'elles ont dit.  – Ce n’est pas ça que je voulais faire. – Pouvez-vous vous mettre à leur place ? – Je peux, oui. Et je demande pardon pour des actes graves. J’ai détruit deux vies. »

Y a pas grand-chose qui va. L’homme fait des efforts mais « des actes », c’est désincarné. « J’ai détruit deux vies », c’est un cliché. D’abord il y eut bien plus de victimes que deux, et ensuite les deux qui sont venues témoigner, avec tant d’intelligence chacune, ont su dire leurs souffrances, le poids de cette trahison, les questions qu’elles se sont posées, leurs doutes, les failles, tous ces effets rampants. Mais leurs vies ne sont pas détruites, non. Au contraire, elles donnaient à voir deux femmes bien vivantes, qui n’entendent pas être « des victimes » toute leur vie. Cette rencontre avec un prêtre estimé qui a joué de son malheur pour les conduire, pas à pas, à devenir actrices, malgré elles, à leurs corps et cœur défendants, d’un scenario mystico-érotique cultivé par un homme tourmenté certes mais aussi séducteur et, ne lui en déplaise, manipulateur – cette rencontre a coûté à l’une comme à l’autre, et coûte encore. Alors ce cliché… La Cour n’en a cure et la présidente poursuit.

« Reconnaissez-vous ? … » « Je le reconnais pleinement, mais… »

« Cette façon de tout ramener à vous… - Oui, je n’étais pas proche de leurs ressentis. – On n’est plus en 96, mais aujourd’hui encore vous avez du mal à vous placer de leur côté. »
La juge enclenche une vitesse : « Reconnaissez-vous qu’il y a eu pénétration sexuelle et agressions sexuelles avec contrainte morale ? – Je le reconnais pleinement, mais je faisais tout pour qu’il n’y ait aucune violence, aucune contrainte. Je n’y suis pas arrivé, tout était confus. Tout ça a fait désordre chez ces deux femmes. »

Ses arrangements avec lui-même ont quelque chose de machiavélique

« Tout était confus » : tout était tordu, plutôt, et finalement le reste encore, car il y a un réel vice à vouloir conduire quiconque à commettre un acte sexuel non désiré en imaginant avoir fait ce qu’il fallait pour que la proie soit enfin convaincue que ce qu’elle désire c’est d’être mangée. On se répète mais, c’est pervers. Et lui, il se raconte, il se persuade, de son côté, que du coup c’est indolore pour les victimes. Que voilà beaucoup d’arrangements de soi à soi. Il a bâti une cathédrale, ce monsieur, rien que pour lui, histoire que le passage à l’acte semble venir de la volonté de l’autre de lui porter secours à lui, de sorte que ni vu ni connu je t’embrouille. La Cour ne le lâche pas.

« Soyez simple, monsieur. Avez-vous exercé une contrainte morale sur ces deux femmes pour obtenir … ? 
- J’ai tout fait pour ne pas le faire. – Mais monsieur, vous étiez son père spirituel, elle vous considérait comme Dieu, elle vous faisait confiance. – Oui, mais je… - OUI, MAIS POUVEZ-VOUS LE DIRE ? » La présidente parle toujours d’un ton égal, elle ne hausse pas la voix, mais elle marque une insistance qui ne souffre pas d’échappatoire, d’où les majuscules.

Il reconnaît la contrainte morale et l’abus de sa position

« Aujourd’hui je reconnais que ça impliquait une contrainte du fait de mon état de prêtre, de mon âge, et de mon utilisation de la parole de Dieu. 
- Merci d’arriver à la dire. Vous reconnaissez avoir abusé de votre autorité ?
- Oui j’en ai abusé, il me manquait une maturité. »
Il faut savoir que différents témoignages ont décrit l’accusé comme « immature, capricieux, désobéissant ». Depuis toujours. Une de ses sœurs (de sang) l’a confirmé. Dans ces conditions, on se demande bien quelle camisole le retenait pour aller choisir le sacerdoce… « C’était un défi, je n’y suis pas arrivé. » Et de parler de lui, à trois reprises, comme d’un « pauvre type ».

« Je suis sur une frontière… - Vous l’avez largement dépassée, la frontière. »

« Est-ce qu’il y a eu des attirances sexuelles ? – Oui. J’étais attiré par la beauté, et cet attrait sexuel, je n’en étais pas maître. – Des failles que vous essayez de combler par des passages à l’acte. – Oui. C’est ce que je soulignais hier : j’ai demandé conseil à mon fondateur et je mettais une limite : pas de sexualité vaginale, pas de sexualité anale, mais seulement buccale et sans éjaculation. – Oui, et après vous dites à (la victime en France) que vous devez chacun vous confesser, donc vous saviez quand même…  - Oui, je suis sur une frontière… - Vous l’avez largement dépassée, la frontière. »

La Cour acte : les victimes n’étaient pas consentantes

« Vous les avez contraintes ? (Silence) On est d’accord ou pas ? 
- Quand j’ai fait ma demande (c’est fou de le dire comme ça, l’expression désigne une demande en mariage le plus souvent, ndla), il y a eu acceptation de ma demande. Mais peut-être qu’elles le font à cause de ma position. » Désincarné, pas là. La présidente conclut : « Donc il n’y a pas d’acceptation. » Puis elle lui dit que certes il fait des efforts, « mais c’est quand même très compliqué ». 
Au passage on apprend qu’il a vu « deux psychologues » pendant plusieurs années. Mais…

« Mais les faiblesses que vous montrez, vous conduisent à des passages à l’acte criminels »

L’homme se débat à la barre pour dire qu’il n’a pas usé de contraintes physiques. « Il y a un problème, monsieur : on ne vous parle pas de ça. On vous parle de la contrainte morale qui existe du fait de la relation asymétrique, qui amène l’autre à faire quelque chose qu’il ne voulait pas. Vous n’êtes pas à égalité avec elle.
- Oui, à l’époque il y avait quelque chose d’erroné et de faux.
- On ne peut pas complètement vous suivre quand vous dites « à l’époque », car hier vous avez dit au juge assesseur qui vous interrogeait que vous aviez conscience de l’importance quasi divine du prêtre au Cameroun. (Il avait même ajouté : « je n’étais pas assez altruiste pour m’ouvrir à leur regard »)
- J’ai tout fait pour ne pas être le dominateur ou le prêtre-Dieu. J’ai eu un étalage trop grand de mes faiblesses.
- Mais les faiblesses que vous montrez, vous conduisent à des passages à l’acte criminels.
- Oui. »

Une forteresse labyrinthique et imprenable 

L’accusé nous évoque une forteresse de Vauban : il passe sa vie dans des arcanes et des labyrinthes, dans le tourment mais pas seulement ! Pour l’extérieur, le fort reste imprenable. Les quelques efforts qu’il fait n’y changent rien. Si pas mal de jeunes femmes et de mineures n’en avaient pas fait les frais, ça serait juste triste.

Quant aux délires « érotico-mystiques » du fameux « fondateur » (on pense qu’il parle d’un des frères Philippe*), que le frère X avait repris à son compte, il est possible que la défense en parle demain, vendredi, dernier jour du procès dont la seule inconnue à ce stade est : quelle peine ?

FSA

* https://www.rcf.fr/articles/actualite/les-freres-philippe-une-tragedie-chez-les-dominicains