Bourgogne
Thibault Liger-Belair, un vigneron bio au tribunal
Publié le 16 Novembre 2015 à 21h28
Thibault Liger-Belair, vigneron aux méthodes biodynamiques qui possède divers domaines en Côte-d’Or et à cheval sur le Rhône et la Saône-et-Loire comparaît ce mardi 17 au tribunal correctionnel de Villefranche-sur-Saône pour « refus de traitement sur végétaux ». Il est poursuivi par la Préfecture de Saône-et-Loire pour n‘avoir pas respecté un arrêté qui lui imposait d’utiliser un insecticide pour ses rangs de Moulin-à-Vent dans le cadre de la lutte contre la flavescence dorée en 2013. Prévue en mai, l’affaire a été reportée à ce mardi. Portrait du prévenu, en amoureux généreux de son terroir.
Entre les ceps de Moulin-à-vent de Thibault Liger-Belair, ce mois de mai 2015, des brins d’herbe et des coquelicots sont joyeusement bercés par le vent. Les parcelles voisines n’ont pas cette chance, leur terre n’aime pas la fantaisie. Thibault, 40 ans, produit du vin biologique selon les principes de la biodynamie. Il est issu d’une vieille famille du vin, de négociants surtout. Son père, est sorti de cette tradition familiale en faisant carrière dans le monde de la finance. « Ne va pas dans le vin, il n’y a aucun avenir » lui répète-t-il, lui qui a vu le sien s’échiner à la tâche. Il n’a pas écouté son conseil.
Thibault est revenu au milieu des vignes par hasard ou par destin, allez savoir. Sa famille est établie à Nuits-Saint-Georges. Il naît à Paris. Si le domaine est une fierté familiale, délégué et loué à d’autres mains, l’agriculture ne passionne plus guère sa famille quand Thibault grandit. Le frère et la sœur de Thibault choisissent la finance et la Cour des Comptes pour leur carrière. Lui a besoin de racines. Tous les week-ends, alors qu’il est scolarisé dans le Jura, dans l’ancienne école catholique jadis fréquentée par son père, il passe ses week-ends dans les vignes. Un ami de ses parents lui donne le virus. Un viticulteur de Nuits-Saint-Georges, Bertrand Machard de Gramont, qui s’est converti au bio, avant de laisser les rênes du domaine à sa fille Axelle. L’homme, qui a géré une partie des vignes ancestrales des Liger-Belair lui fait partager son amour du produit bien fait. « A 13 ans, j’allais avec lui dans les rangs, je l’accompagnais dans les caves. Il vivait son métier ». Dans son école catholique au fin fond du Jura, Thibault s’ennuie ferme. « Les études m’embêtaient, j’avais envie d’autre chose ». A 16 ans, suscitant l’inquiétude de ses parents qui savent ce que la vigne suppose de difficultés et d’aléas, il rejoint l’école de viticulture à Beaune, passe par le lycée agricole de Davayé en 1995, poursuit son cycle à Belleville-sur-Saône. Il parcourt donc la Bourgogne du Nord au Sud. Déguste du Nuits-Saint-Georges mais rêve aussi de Moulin-à-Vent.
A la fin de ses études, il choisit le commerce, comme un dernier détour avant le retour au bercail. Se spécialise dans l’événementiel et le commerce électronique viticole. Ne met pas encore les mains dans la terre. Il voyage, devient bilingue en anglais, fait des affaires aux Usa et en Angleterre. Il crée un site de vente de vins sur internet avec des amis. L’affaire marche si bien qu’ils la revendent en 2001 à LVMH.
Le sol, voilà l’ami
C’est à cette époque que l’appel de la terre lui titille à nouveau les narines. Il récupère les vignes qui portent son nom, s’attelle à ses premières vendanges. « J’ai retrouvé des vignes familiales qui pendant soixante ans ont été louées à d’autres viticulteurs. J’étais un des premiers fils de la famille à vouloir m’occuper directement des récoltes », résume-t-il. Soixante ans que ça ne s’était pas produit. Déjà, à l’époque, pas question de traiter à outrance ses vignes. « La base de tout, c’est le sol. Les traitements chimiques l’avaient appauvri. Le sol, c’est une usine, une usine à matière. Votre vigne, c’est le reflet de l’état du sol. Si la vigne ne se présente pas bien, il faut d’abord penser à la nourriture du sol. Le sol, voilà ce qui construit la qualité ». Il dit avoir récupéré une terre épuisée, « sans eau ni air dedans ». Il se souvient de son premier millésime comme d’une bulle chimique. L’homme est passé à la biodynamie en 2004. Selon lui, c’est d’abord une culture de bon sens, qui revient aux fondamentaux, qu’il faut pratiquer sans aucun mysticisme comme peuvent hélas le faire certains convertis. C’est une affaire « d’humilité et de compréhension ». « Je dis et répète à mes collègues de descendre de leurs tracteurs, de se balader à pied entre les rangées, c’est comme cela que l’on comprend la vigne. Avec les pesticides, on a joué aux petits chimistes en croyant se faciliter la vie sans écouter ni la vigne, ni les sols, parfois sans contrôle ». Il acquiert ses hectares de Moulin-à-vent à Chenas un peu plus tard. Des raisins plantés de part et d’autre de la frontière entre Saône-et-Loire et Rhône. D’où ce casse-tête absurde dont l’étroite route goudronnée est la frontière. En 2013, quel préfet écouter ? Celui qui impose l’insecticide à tout crin ou l’autre moins dirigiste ? Thibault a écouté son instinct et n’a pas vaporisé, ce qui le conduit mardi, face au tribunal de Villefranche-sur-Saône. « Une expérience jamais agréable » mais nécessaire. La rébellion déterminée et polie n’empêche pas le dialogue.
Bon goût, bon vin, bon sens
Marié à une infirmière, père de trois enfants, le quadragénaire se définit comme un bon vivant, amateur de gastronomie, déplore d’ailleurs que « ça se voit ». Il adore la musique classique : « ça m’apaise ». Il ne renie pas son éducation conservatrice. C’est un catholique pratiquant, qui aime le travail bien fait, les choses simples et carrées. Maman protestante, père catholique, curiosité aiguisée, culture éclectique. Le week-end précédent, au retour d’une balade, il a confectionné un herbier avec ses enfants. On est loin de la caricature du militant bardé de certitudes, prêt à s’enflammer pour tenter de convaincre et plongé dans une idéologie gauchisante. Thibault Liger-Belair parle de bon goût, de bon vin et de bon sens. « Il n’y a aucune politique là-dedans, sinon au sens étymologique ». Entre les viticulteurs amis victimes de cancers, la qualité dégradée du breuvage, le sol trop sec, il déplore que beaucoup de viticulteurs « cherchent d’abord une solution chimique à chaque problème et dégainent l’arsenal à chaque maladie ». Face aux juges du Rhône, il déroulera ses arguments. Mais remarque que l’arrêté de 2015 concernant la lutte contre la flavescence dorée en Saône-et-Loire ressemble fortement à celui signé par le Préfet du Rhône en 2013... Si quelqu’un met de l’eau dans son vin, ce ne sera pas lui.
Florence Genestier
Relire notre article du mois de mai dernier sur le report de l’audience à Villefranche-sur-Saône : http://www.info-chalon.com/articles/bourgogne/2015/05/20/13715/j-assume-
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