Faits divers

TRIBUNAL DE CHALON - Des Georgiens relaxés malgré les fortes présomptions de vol de parfum

Deux prévenus. L’un est déjà incarcéré pour autre chose, l’autre comparaît libre, « et il est venu, insistera son avocat, alors qu’il n’a même pas d’adresse et aurait pu se défiler ». Deux géorgiens poursuivis pour tentative de vol et recel. Des duettistes qui ont chauffé la salle d’audience, ce jeudi 21 février en soirée, alors que tout le monde fatiguait.

Celui qui est dans le box a un casier, « 6 mentions et plein d’identités différentes, alors, sous réserve » précise la présidente Sordel-Lothe. Recel, vol, vol, vol et recel et vol en récidive. « C’était le passé, proteste Giorgi, 40 ans. Aujourd’hui j’ai rien fait de méchant et en plus je suis très très malade, vous n’avez aucune pitié. » Il est épuisant et caricatural. Son ami Mamuka, 46 ans, se tient à la barre. Il a attendu des heures avant de comparaître et piquait régulièrement du nez, ronflant légèrement en une série de micro-siestes qui lui ont donné la pêche vu l’énergie qu’il met à se scandaliser et à protester. La présidente a du mal à obtenir le silence, ne l’obtient que sporadiquement.

L’affaire du jour : le 16 janvier dernier, la sécurité de Carrefour appelle la police car on leur signale une tentative de vol dans une parfumerie. On décrit l’homme, c’est Mamuka. Les policiers le repèrent, le suivent. Giorgi montera dans la voiture, « manipule la boîte à gants ». Butin de la police : 3 flacons de parfum neufs, de marque Chanel et Dior. Il ne manque que la languette de sécurité qui déclenche les alarmes. Et dans les vides poches, 5 crèmes Avène et Laroche-Posay. Bon. Ces produits constituent le recel. Pour la tentative de vol, les vidéos montrent Mamuka glisser un parfum dans la poche intérieure de son blouson, puis il regarde autour de lui, et finalement repose le flacon au rayon enfant. Giorgi se trouve également dans le magasin, mais aucun contact entre les deux, pas même un regard.

De toute façon, grommellent-ils de concert, ils n’étaient pas ensemble et finalement, la vie vous réserve de ces surprises, de Lyon où ils vivent, c’est chez Marionnaud dans un centre commercial de Chalon qu’ils se trouvent tous les deux, sans le savoir. Les prévenus ne cessent de marmonner des trucs et des machins en géorgiens, on doit leur interdire de communiquer entre eux, mais cela ne les fera pas taire et ils entretiennent un bruit de fond, peu importe qui a la parole à ce moment-là, juge, procureur et même leur avocat. Les magistrats français enquiquinent bien Mamuka, à refuser de croire qu’il avait bien l’intention d’acheter ce parfum mais s’est ravisé, l’estimant trop cher. La présidente tente la logique commune : pourquoi, quand on pense acheter quelque chose, le mettre dans la poche interne de son blouson ? Le prévenu ne voit pas le rapport, il a bien le droit de mettre quelque chose dans sa poche, puisqu’au final il n’a rien volé. Il a un casier, pour des vols.

Lors de l’enquête sociale, Giorgi a déclaré qu’il est en France depuis 11 ans, qu’il a une carte de séjour « maladie », une épouse, pas d’enfant et un cancer du poumon. « Or, vous êtes en situation irrégulière, dit la juge. On vous a notifié une OQTF il y a peu. – Je ne suis pas tout à fait d’accord, rétorque le gars. J’ai un document de maladie et je suis suivi par un médecin. » Trois fiches de recherches à son intention : deux pour lui notifier des jugements, une pour lui notifier l’OQTF. Marie Gicquaud, substitut du procureur prend ses réquisitions, « ils sont en situation irrégulière », mais voilà que l’épouse de Mamuka, leur petite fille dans les bras, entre dans la salle et tranquillement s’avance vers son conjoint. « Mais, oh ! Mais, vous vous croyez où, là ? » La présidente n’en peut plus de ces loustics. Le parquet requiert de la prison ferme et une interdiction du département.

« Je vais vous demander de vous départir d’un réflexe judiciaire, ou d’un préjugé, commence maître Diry dont la voix est recouverte par celles des duettistes. – Vous voulez que je vous fasse redescendre dans les geôles ? demande la présidente à Giorgi, lequel fait répondre par l’interprète qu’il est « scandalisé, qu’il a beaucoup de choses à dire ». L’avocat de la défense reprend : « vous départir d’un préjugé, ce que n’ont pas fait les policiers ni l’autorité de poursuite, et tâcher de concevoir que deux géorgiens en situation irrégulière puissent s’intéresser à du parfum, de façon légale. On peut s’engouffrer dans leur version… » Benoît Diry développe leur argument, que eh bien oui, on trouve des parfums volés à acheter sur des marchés…, la présidente retient un fou-rire, la procureur étouffe le sien, on est plusieurs à retrouver le sourire. Il est 20h45, tout le monde est bien convaincu que ce sont-là deux voleurs, mais les preuves sont faibles. On a un faisceau d’indices pour le recel, quant à la tentative de vol, « on a eu un désistement volontaire, et cela est prévu par les textes, je demande une relaxe totale pour chacun ».

Le tribunal prononce la relaxe, ça dope Giorgi qui lève un poing en signe de victoire, écarte les bras pour féliciter le tribunal puis joint ses deux mains et les agite vers la présidente pour l’assurer de sa gratitude, son copain en fait autant. On est tous bien content que ce jugement soit terminé, en attendant le prochain.

Florence Saint-Arroman

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