Chalon sur Saône
Grand Central... un grand film ?
Publié le 08 Septembre 2013 à 14h06
Faut-il aller voir Grand central ? Une chose est sûre : ceux qui ont lu La centrale d’Elizabeth Filhol*, ombre tutélaire de ce long-métrage, ressortiront immanquablement déçu de la salle obscur de l’Axel, où le dernier film de Rebecca Zlotowski est projeté. Le sentiment d'info-chalon.com
Faut-il aller voir Grand central ? Une chose est sûre : ceux qui ont lu La centrale d’Elizabeth Filhol*, ombre tutélaire de ce long-métrage, ressortiront immanquablement déçu de la salle obscur de l’Axel, où le dernier film de Rebecca Zlotowski est projeté. En effet, la puissance d’évocation de Grand central est sans commune mesure avec celle du roman de Filhol, grâce auquel cet écrivain nous faisait partager tout le tragique de la vie des DATR – « directement affectés aux travaux sous rayonnement » -, aussi connus sous le nom de « nomades du nucléaire », en raison de leurs pérégrinations les conduisant de centrales nucléaires en centrales nucléaires.
Après, si l’on n’a pas lu ce roman, on peut peut-être trouver un intérêt à Grand central. Mais alors, force est d’avouer qu’il restera limité pour nombre de spectateurs. En effet, si certaines scènes, glaçantes, font entrevoir une réalité sordide, cruelle, le scenario n’est globalement pas très bien ficelé : des personnages – par exemple Isaac – disparaissent sans qu’on sache très bien ce qu’ils sont devenus ; ce que l’on suppose être des drames surviennent sans que l’on en perçoive toujours les raisons et les conséquences. Par ailleurs, l’impression domine, qui vous tarabuste, que Léa Seydoux – Carole dans le film –, comme son pendant masculin Tahar Rahim – qui joue le rôle de Gary -, n’ont rien n’a rien à faire dans cette histoire, n’ont pas leur place : la première paraît trop bien épilée pour cette pépinière de visages blafards parsemés de poils ; le corps du second, trop sculpté, détonne trop par rapport à ceux de Tony, Isaac, etc. Surtout, la reconstitution du milieu des « nomades du nucléaire » sonne faux : trop lisse, trop propre, trop idéalisé. On se croirait face à cette terrifiante hallucination que Louis Althusser décrit dans L’avenir dure longtemps**, son poignant récit autobiographique : celle où, premier signe annonciateur de sa démence à venir, il croit se trouver en parfaite communion avec des ouvriers que son esprit a essentialisés, alors qu’autour de lui il n’y a…rien.
Bref, on a connu plus convaincant. Et si l’on comprend en voyant le film, qu’il vaudrait mieux bosser à l’école si l’on ne veut pas se retrouver à errer au sein de centrales nucléaires au moment de leurs arrêts de tranche – lorsqu’elles s’arrêtent afin que soient effectués une maintenance du réacteur et un rechargement en combustible -, la réalisatrice aurait sans doute pu faire mieux et peut-être, ne pas éluder soigneusement, comme elle le fait, deux questions pourtant fondamentales : pourquoi persistons-nous à produire une énergie que l’on sait radicalement nocive? Et pourquoi faut-il que, pour le confort de la majorité, et la pérennité de notre société de consommation, l’on fasse le sacrifice d’êtres qui, on l’oublie, ne sont pas des animaux mais des humains, avec, le film le montre quand même un peu, leurs joies et leur peines ? En effet, d’un point de vue purement philosophique, on reste cruellement sur sa faim.
Ceci posé, le mieux est peut-être encore de juger sur pièce si ce film, programmé actuellement à l’Axel, valait ou non que l’on se déplace pour le regarder.
S.P.A.B.
* Elisabeth Filhol, La centrale, Editions P.O.L, 2010, 141 p, 14, 5 €
** Louis Althusser, L’avenir dure longtemps, Paris, Stock / IMEC, 1992, 356 p ; http://www.erudit.org/revue/hphi/1992/v3/n1/800915ar.pdf
A L’Axel en ce moment. Durée : 1 h 34
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