Chalon sur Saône
Pour Denis Robert, la décision à Chalon sur Saône ou "ces buzz qui disparaissent aussi vite qu’ils sont nés autour d’une déclaration matinale, générés par les télés d’information à jet continu, ne sont pas au fond intéressants.
Publié le 18 Mars 2015 à 14h59
Denis Robert, le journaliste qui a révélé via plusieurs livres le scandale de la banque des banques, Clearstream, soupçonné de blanchir de l’argent sale au Luxembourg, est ce vendredi 20 mars à Cluny pour un débat autour du film « L’Enquête » dans lequel Gilles Lellouche joue son rôle. InfoChalon a posé des questions à ce journaliste d’investigation touche-à-tout, devenu malgré lui « père spirituel » des divers lanceurs d’alerte du milieu bancaire international. Il répond aux questions d'info-chalon.com.
InfoChalon : Quand vous aviez un moment, lâché le journalisme pour la peinture, vous aviez réalisé une série de tableaux où l’on pouvait lire : « Un type avec un regard d’artiste sera toujours plus fort qu’une multinationale ». Etes-vous, en 2015, devenu ce type-là ?
Denis Robert : Je n’ai rien lâché. Ni le journalisme, ni la peinture et j’ai fait autre chose en suivant le même fil. Je pense avoir été, toutes ces années un peu dur à suivre pour les autres, mais pour moi, finalement, c’est assez cohérent. Clearstream n’a pas réussi à m’avoir et je pense avoir été un vrai sujet d’embarras pour eux. Sans regard d’artiste, et je le pense toujours, on se laisse enfermer. Et pour eux, pour leur système, du fait de mes multiples activités, je suis devenu insaisissable. J’ai toujours fait un pas de côté. Je me suis lancé dans la peinture un peu par provoc’ au départ mais je me suis pris au jeu et j’ai pu comme cela, échapper à leur ignominie.
Vous parcourez la France pour des débats d’après film. Que vous apportent ces échanges, comme à Cluny, ces vendredi et samedi, avec le public ?
Beaucoup de joie d’abord. On vient de passer les 300.000 entrées pour « L’Enquête » et c’est un vrai bonheur. On envisage les ventes à l’étranger, c’est bien pour la production. Pendant ce temps-là, Clearstream se tait et courbe le dos en attendant que ça passe. C’est toute la force du cinéma, qui décuple en puissance symbolique votre action. Par exemple, je n’ai jamais oublié mes filles sur un parking de supermarché. Cette scène du film résume combien je pouvais être ailleurs pendant cette période. La vérité des sentiments est plus forte que la réalité au cinéma. Le personnage de fiction que je suis devenu va peut-être réussir à faire ce que je n’ai moi, dans mon enquête et ma résistance aux avocats de Clearstream, pas réussi à faire, c’est-à-dire rendre cette histoire populaire.
Où en êtes-vous de la réalisation de votre documentaire sur Cavanna ?
Là, je mets la dernière touche. Je reviens de l’île de Groix où je suis allé interviewer Willem (dessinateur historique de Charlie Hebdo, qui a échappé à la tuerie du 7 janvier). Ça me permet de faire le lien entre ce drame du 7 janvier et le reste du film. Pour moi le film est terminé avec ce témoignage.
Trouvez-vous que votre enquête sur Clearstream a ouvert la porte à d’autres enquêtes financières, sur les pratiques contestables de banques ?
Oui, j'ai l'impression. Je trouve même que l’histoire se répète puisque pour Clearstream, Florian Bourges qui m’a fourni les listings avait 28 ans à l’époque et était auditeur chez Andersen. Là, avec l’affaire Luxleaks, Antoine Deltour, le Français, auditeur de 28 ans également risque aussi la prison au Luxembourg pour avoir sorti des fichiers. Et tout cela se passe aussi dans un cynisme absolu. Jean-Claude Juncker, ex-homme fort du Luxembourg, qui est devenu président de la Commission Européenne, vient de réussir à transformer une commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Luxleaks en commission spéciale sans pouvoir aucun. Il ne faut pas s’étonner ni se scandaliser de l’abstention galopante ou du mépris des électeurs pour l'Europe ou les politiques quand on assiste à ces pratiques.
Et quand des lanceurs d’alerte, comme Stéphanie Gibaud, pour UBS se retrouvent des années au RSA après avoir dénoncé des fraudes ou refusé d’effacer des fichiers, vous en pensez quoi ?
C’est une immense hypocrisie. Vous savez, les lanceurs d’alerte actuels, je les connais tous, je les ai croisés lors de débats ou d’émissions, je les ai rencontrés. J’essaie de les aider quand je peux. Une loi de protection est nécessaire, mais plus encore, il leur faudrait la légion d’honneur à Antoine et Stéphanie ! Le risque que l’on prend en révélant, expliquant ou dénonçant ces magouilles met en danger non seulement notre équilibre personnel, financier mais notre vie tout court. Et quand je repense au discours du Bourget prononcé par le candidat Hollande, qui évoquait ces questions de fiscalité, je suis toujours très agacé… Il existe une vraie lâcheté générale sur ces questions.
A Chalon-sur-Saône et dans les médias, ces derniers jours, on a beaucoup évoqué la décision du maire de ne plus assurer de repas de substitution au porc dans les cantines des écoles. Qu’en pensez-vous et que pensez-vous de ces buzz qui occupe l’espace médiatique quelques jours ?
Personnellement, je suis profondément laïc. Je trouve que se faire de la publicité sur ce sujet est assez stupide et ridicule. Ça fait monter les incompréhensions et le Front National. Je ne vois pas comment des gamins refusant de manger du porc peuvent mettre en danger la République dans une cantine scolaire. Ces buzz qui disparaissent aussi vite qu’ils sont nés autour d’une déclaration matinale, générés par les télés d’information à jet continu, ne sont pas au fond intéressants. Ca occupe juste l’espace de cerveau disponible un temps et ça s’évanouit. Il y a d’autres choses à faire.
Propos recueillis par Florence Genestier.
Denis Robert sera présent ce vendredi 20 mars à 20 h 30 à Cluny, cinéma Les Arts, pour un débat suite à la projection de « L’Enquête ». Il dédicacera aussi ses différents ouvrages le lendemain samedi 21 mars à la librairie Les Cahiers Lamartine, de 10 h 30 à midi. Son enquête sur Clearstream a duré de 1999 à 2002. Les vrais fichiers des comptes bancaires de Clearstream ont fait l’objet de manipulation et ont donné lieu à des procès multiples et retentissants. Une ultime décision judiciaire de février 2011 de la Cour de Cassation a blanchi Denis Robert de l’accusation de diffamation envers Clearstream, la fin d’un combat judiciaire de dix ans.
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