Faits divers
TRIBUNAL DE CHALON - L'apologie de Daesh finit devant la barre...
Publié le 01 Novembre 2017 à 21h04
«Vive Daesh», «vous allez tous mourir», «la France nous a colonisés, vous allez tous payer», et puis le fameux autant que désormais funeste «Allah Akbar». L’homme, seul, s’agite, il a «les yeux injectés de sang», il «fait peur», et il vocifère ces horreurs qui tombent sous le coup de la loi. Un collégien en a été «traumatisé» dira le parquet.
L'audience de tous les saints ? Le procureur parle d'homme à homme au prévenu, l'avocate de la défense suit les réquisitions du parquet et le tribunal prend une décision rare : Harmonie, fille d’Arès et d’Aphrodite, semblait toucher la chambre des comparutions immédiates, procureur et avocate de la défense compris, ce jeudi 30 octobre.
On y jugeait pourtant une émanation d’Apophis* pour apologie du terrorisme.
L'apologie du terrorisme est un acte, et c'est si vrai que les passagers de la ligne de bus n°1 ont gardé (mauvais) souvenir de leur trajet du jeudi 21 septembre dernier, et tout particulièrement le collégien qui, en larmes, a appelé la police.
Il mime des pistolets, il mime un égorgement...
« Vive Daesh », « vous allez tous mourir », « la France nous a colonisés, vous allez tous payer », et puis le fameux autant que désormais funeste « Allah Akbar ».
L’homme, seul, s’agite, il a « les yeux injectés de sang », il « fait peur », et il vocifère ces horreurs qui tombent sous le coup de la loi. Le collégien en a été « traumatisé » dira le parquet. Le type ponctue ses imprécations de gestes, il mime des pistolets, il mime un égorgement. C’est le milieu de l’après-midi, mais dans un contexte qui maintient le pays entier sur un pied de guerre permanent, l’effroi vient glacer les esprits.
Les passagers se massent à l’avant du bus et en descendent dès qu’ils le peuvent. Le chauffeur demande au passager problématique de quitter le véhicule mais celui-ci refuse car il a payé son billet, il est donc en règle. C’est « monsieur double-face » : auteur à l’instant d’une infraction à l’article 421-2-5 du code pénal, mais revendiquant sa légitimité à voyager avec un ticket dument composté.
Il est facilement identifié par la police. Il est l’objet de plus de 50 mains courantes, tour à tour auteur et victime, car, comme le stipule la n° 29 « C’est monsieur K., qui, comme à son habitude, perturbe le monde quand il est aviné », et du coup le monde l’embête parfois. La veille, monsieur K. avait déjà fait un petit tour de chauffe en lançant dans un autre bus deux « Allah Akbar ».
« Là, je ne suis pas alcoolisé, je me rends bien compte de ce qui m’est reproché »
Affaire double-face du coup : côté victimes, un rappel effrayant de ce qui peut en effet faire effraction dans le quotidien de chacun, côté auteur, A. K., 44 ans, né à Chalon, 20 ans d’alcoolisme dans le buffet sur quoi s’est greffé une pharmacie de choc (neuroleptiques, anti-dépresseurs, anxiolytiques). Quand il a bu, il n’est « plus lui-même ». L’alcool le « détruit », lui a fait « tout perdre », il n’a plus aucun contact avec sa fratrie et s’il comprend bien pourquoi, ça lui « fait mal quand même ».
Il vit depuis 10 ans dans un foyer, il perçoit le RSA, il ne travaille plus, il a des troubles neurologiques qui affectent sa marche, il souffre de céphalées insupportables, bref, il ne va pas bien, mais il a « des valeurs » et il porte une belle chemise moirée pour comparaître : le substitut du procureur Fenogli l’avait placé sous contrôle judiciaire le 27 septembre dernier, et il a satisfait à toutes ses obligations, alors il tâche de se tenir droit devant ses juges, tout en convenant que tout cela est grave, et qu’il en a « honte ». « Là, je ne suis pas alcoolisé, je me rends bien compte de ce qui m’est reproché. »
Finalement, dans le bus de la ligne 1 ce n'était pas Apophis ni même une de ses émanations mais un de ces hommes « à l'esprit faible » embarqué dans ses enfers par un mélange d'alcool et de médicaments, qui devait remâcher sa colère et quelques fantasmes de revanche sur sa propre impuissance.
«Monsieur, le jour J, on ne sait pas qui vous êtes et vous semez la terreur»
Ce monsieur est allé en cure de désintoxication, de lui-même, au printemps. Il a rechuté, mais quand même il a tenté, et il a éprouvé des choses possibles, en dépit des dégâts que cette vie-là a déjà faits en lui. « Est-ce que monsieur est un terroriste ? » demande Dominique Fenogli. « Oh non ! » s’exclame avec force le prévenu. « Mais, monsieur, le jour J, on ne sait pas qui vous êtes et vous semez la terreur. »
Le procureur parle de l’ambiance que génèrent les attentats, et l’impact « de cette mauvaise musique sur les personnes qui sont faibles d’esprit », puis il revient sur le profil particulier de monsieur K. « Aujourd’hui, il faut punir ce comportement, intelligemment. J’espère que vous allez vous en sortir, moi je pense que vous le pouvez » lui dit-il, d’homme à homme.
Le contexte est tel que crier «Dieu est grand» en arabe est devenu un délit
D'homme à homme, sans la moindre trace d'infantilisation. On se demande si monsieur K. qui a peu fréquenté les tribunaux (2 condamnations, anciennes) et bien trop l'alcool, est capable de prendre la mesure de la marque de respect et de reconnaissance qui lui est faite.
Le procureur requiert 6 mois de prison intégralement assortis d’un sursis mis à l’épreuve de 3 ans. Maître Leray Saint-Arroman, une fois n'est pas coutume, s'enquille dans le sillage ouvert par le parquet : oui, le contexte est tel que crier « Dieu est grand » en arabe est devenu un délit, oui l'alcoolisme est le fond de ce dossier, oui trois ans de suivi s'imposent car seule la vraie durée peut permettre à monsieur K. de se raccrocher autrement à son existence, si toutefois le tribunal peut ramener le quantum de prison à des proportions moindres, car il manque à l’infraction un élément intentionnel.
Contrainte pénale
Est-ce cette ambiance de concorde ? Le tribunal prononce une contrainte pénale, décision rare en dépit des statistiques réclamées par le ministère, décision adaptée si l'on en croit la lueur qui scintille dans les yeux de la défense.
Une contrainte pénale de 2 ans : « un suivi plus important qu’un sursis mis à l’épreuve, vous serez suivi par une équipe pluridisciplinaire, vous risquez 4 mois de prison si vous ne respectez pas les contraintes qui seront définies ultérieurement ».
Tout sera fait pour que monsieur K ne trouble plus l'ordre public ni l'esprit et la sensibilité de collégiens éprouvés de grandir dans ce monde où les menaces d'effraction par attentat se multiplient, et où parfois elles deviennent réelles.
FSA
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