Culture
Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire : Le Moine aux yeux de feu de Saint-Gengoux-le-National
Par Karim BOUAKLINE-VENEGAS AL GHARNATI
Publié le 28 Octobre 2025 à 23h00
Parfois, on aperçoit sa lugubre silhouette encapuchonnée, marchant sur les remparts, les yeux flamboyants dans la nuit. Plus de détails avec Info Chalon.
Sur les hauteurs de Saint-Gengoux-le-National, les vieilles pierres gardent le souvenir d'un spectre savant et tourmenté : le Moine aux yeux de feu, condamné, dit-on, à errer sur les remparts à la lueur de son propre regard.
La cité des moines et des murailles
Située sur un coteau dominant la basse Grosne, Saint-Gengoux-le-National, jadis petit bourg fortifié entre Buxy et Cluny, fut longtemps ville d'Église.
Fondée au Xème siècle autour d'un prieuré bénédictin dépendant de l'abbaye de Cluny, elle abritait jadis une communauté d'érudits réputés pour leurs manuscrits et leurs travaux de copie.
Mais derrière ses ruelles pavées et ses tours de guet, les habitants murmurent encore une histoire plus sombre, celle d'un moine dont le savoir aurait dépassé les bornes du sacré.
Sans plus attendre, voici l'histoire de l'érudit maudit des remparts de Saint-Gengoux-le-National...
L'érudit et le feu
La légende situe les faits à la fin du Moyen Âge.
Un moine copiste du prieuré, Frère Hugues, passionné d'astrologie et de médecine, aurait voulu «voir la lumière divine dans les ténèbres du monde».
On raconte qu'il passait ses nuits dans la tour la plus haute du couvent, observant les étoiles à travers un miroir poli de cuivre, cherchant à percer le secret du feu céleste.
Une nuit, alors qu'il invoquait les forces du ciel, un éclair frappa la tour.
Les frères accoururent. Ils ne trouvèrent que des manuscrits calcinés… et, sur le sol de pierre, deux empreintes lumineuses, pareilles à des yeux ouverts.
Depuis lors, les habitants jurent que, certaines nuits, une silhouette en robe de bure marche le long des remparts, les yeux ardents comme des braises.
Les chiens hurlent, les lampes vacillent, et le vent porte l'odeur de la cire brûlée.
Entre damnation et savoir interdit
Les plus pieux y voient la punition d'un moine qui aurait pactisé avec le démon pour voler un fragment de la lumière divine.
Mais d'autres — les érudits de Cluny ou les conteurs du pays — y lisent plutôt le symbole de la connaissance maudite, de l'homme consumé par son propre désir d'apprendre.
Le Moine aux yeux de feu n'est pas un démon : c'est un érudit dévoré par la lumière.
Il marche encore, disent-ils, pour rappeler aux hommes que «nul ne fixe le feu des cieux sans s'y brûler».
Les témoins du bourg
Au XIXème siècle, l'Abbé Jean-Baptiste Boudriot, alors curé de Buxy, note dans ses correspondances :
«Les habitants de Saint-Gengoux parlent d'une lueur circulant le long des remparts, semblable à deux flambeaux suspendus. On la dit liée à l'âme d'un moine disparu jadis dans l'incendie du prieuré».
Plus tard, le folkloriste Louis Charvet recueille la même légende auprès d'un tailleur de pierre de Saint-Gengoux-le-National :
«Quand on voit ses yeux courir la nuit, c'est signe que le vent d'hiver s'avance».
Ces récits mêlent foi, superstition et observation : le reflet des lanternes sur les tours aurait pu nourrir le mythe, mais nul n'a jamais osé s'en approcher.
Un feu qui ne s'éteint pas
Encore aujourd'hui, certains habitants affirment voir, par nuits froides, une lueur orangée glisser le long du chemin de ronde, entre la Porte Saint-Jean et la Tour du Colombier.
Les témoins parlent d'un halo phosphorescent, peut-être dû à la brume et aux reflets des lampadaires modernes.
Mais dans les ruelles pavées, chacun baisse encore la voix quand la lumière vacille.
Les enfants du bourg d'antan s'amusaient à dire :
«Quand le Moine passe, la pierre s'éclaire»
Et les anciens répondaient alors :
«Oui, mais c'est la lumière qui pleure».
Symbolique et transmission
Comme le Chasseur Maudit de la Bresse ou le Mineur sans visage de Culles-les-Roches, le Moine aux yeux de feu est une figure du remords et du savoir perdu.
Il incarne l'âme du Chalonnais ancien : celle d'une terre où le sacré, la science et la peur du mystère se côtoient sans jamais s'éteindre.
Dans les contes du pays, il devient le gardien du feu intérieur, celui qui éclaire mais consume.
Mémoire locale
Les anciens évoquent encore cette légende dans les veillées.
Des chercheurs retrouvent parfois dans des manuscrits ou dans des notes marginales en latin médiéval l'expression «frater ignifer» (le frère porteur du feu ou le moine embrasé).
Aucun lien formel n'a été établi avec Saint-Gengoux, mais cette expression singulière intrigue. Coïncidence lexicale ou souvenir lointain d'un moine érudit dont le nom s'est perdu ?
Le mot apparaît, isolé, dans quelques textes théologiques symboliques, par exemple chez Rupert de Deutz ou Hugues de Saint-Victor, pour désigner un religieux fervent ou inspiré.
Frater ignifer... Le frère porteur du... feu.
Était-ce une note pieuse, un surnom, ou la trace effacée d'un homme devenu légende ?
Toujours est-il que les pierres, elles, ne mentent pas. Elles luisent doucement au couchant, comme si un regard les traversait encore...
À suivre…
Demain, notre série Mystères du Chalonnais et de Saône-et-Loire redescendra dans les beaux vallons de la Dheune, entre Givry et Saint-Désert, à la recherche d'une autre légende de feu et d'eau, celle de la Fée des Sources, gardienne des fontaines oubliées.
Karim Bouakline-Venegas Al Gharnati
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