Chalon /autour de Chalon
TRIBUNAL DE CHALON - Le quinquagénaire préfère rester en prison
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 18 Janvier 2026 à 06h52
Il semble si âgé. Il ne l’est pas : il a 56 ans. Cet homme doit être jugé pour une tentative d’agression sexuelle. S’il comparaît en comparution immédiate pour une « tentative » c’est qu’il est en état de récidive. Il est détenu et « préfère » le rester.
Condamné en février 2025 pour agression sexuelle, il est en détention provisoire pour la tentative du 7 décembre dernier, et en même temps, du coup, il purge la peine prononcée en février. Il est libérable le 30 décembre 2026.
L’expertise psychiatrique, obligatoire pour ces faits, n’a pas pu être faite. Le prévenu dit qu’il était convoqué à Lyon le 16 décembre pour rencontrer un psychiatre mais qu’il a été incarcéré le 9, et donc, pas d’expertise. En tout état de cause, le tribunal va renvoyer et faire en sorte que l’homme voit un psychiatre.
« Je reste à Varennes, je préfère »
La présidente explique alors à cet homme tout blanchi, cheveux, visage : « La question est de savoir si on vous maintient en détention provisoire ou si on vous place sous contrôle judiciaire. » Le prévenu ne lui permet pas d’ajouter un mot de plus, car il réagit avec vivacité : « Ah en détention ! Je reste à Varennes, je préfère. »
La présidente lui renvoie que ce n’est pas lui qui décide, alors que de toute façon il est détenu, donc ne sortira pas, quand bien même le tribunal déciderait d’un contrôle judiciaire (qui serait en ce cas purement formel – mais nos vies entières sont régies par l’administratif).
Peu importe que la juge ait cru nécessaire de replacer monsieur au cas où celui-ci se serait cru tout puissant, la misère qui émane du box domine l’audience, et on ressent davantage d’impuissance qu’autre chose.
« En restant là (en prison), déjà, je fais pas de courses »
L’homme a divorcé. Il a des enfants mais « aucun contact ». Avec son ex-épouse ils auraient convenu de « mettre chacun 150 euros de côté chaque mois, pour payer le diagnostic de la maison et la mettre en vente ». Mais voilà, l’homme est en difficulté pour garer 150 euros de côté.
Alors il explique : « En restant là (en prison), déjà, je fais pas de courses et comme ça je mets de côté. Des fois, la Croix-Rouge ambulante me donnait à manger. »
Derechef la présidente se sent tenue de le recadrer : « La prison, c’est pas un hôtel. On a des critères légaux, mettre de l’argent de côté n’en fait pas partie. »
Choix de société : que fait-on quand certains n’ont pas ou plus les épaules ?
Entre pension et aides, l’homme estime vivre avec plus ou moins 900 euros par mois. Factures d’énergie, d’eau, « la mutuelle aussi, qui coûte cher ». La prison a finalement un mérite : elle le décharge de ces soucis. Elle l’allège. Et ce n’est pas cynique de sa part. Il ne se dit pas « tiens je vais imposer ma loi et me maintenir enfermé aux frais de la princesse et après moi le déluge ». Non. Le déluge le submerge, la prison est un abri.
On a fermé les asiles, on ferme les lits en HP (qui ont succédé aux asiles) : faut pas s’étonner que la prison soit pour quelques cas exceptionnels une sorte de soupe populaire avec hébergement. Choix de société.
… on fait des rapports d’expertises
Bref, il était en sursis probatoire, il devait trouver un logement, indemniser la victime… « Je peux pas j’ai pas d’argent. » « Est-ce que vous avez des addictions ? » lui demande la présidente. « Des addictions… C’est-à-dire ? » répond l’homme. Il fut alcoolique, « pendant 17 ans », mais c’est fini, excepté « une rechute quand ma femme est partie ».
Il y eut déjà une expertise psychiatrique, qui parle d’un « rapport fluide à la loi, lié à des antécédents d’addiction qui constituent un marqueur ».. de fluidité ? Une expertise psychologique parlait, elle, d’un « fonctionnement alexithymique », soit « une interprétation erronée des ressentis et des désirs d’autrui pouvant conduire à des comportements inadaptés ». Bon.
« Moi j’ai pas internet. Je vis à la campagne, j’ai que mon vélo »
Le juge de l’application des peines qui le suivait lui reproche de ne pas avoir cherché de domicile. Le prévenu dit que si, qu’il allait voir sur le Bon Coin chez sa voisine quand c’était possible et qu’il avait demandé aux agences immobilières à Saint-Germain du Bois. « Moi j’ai pas internet. Je vis à la campagne, j’ai que mon vélo. »
Et puis quand le JAP a organisé un débat pour examiner les conditions d’exécution de la peine prononcée en février, le condamné n’est pas venu. « J’ai raté le bus d’un quart d’heure. » La présidente lui lance que pour un événement aussi important, « on se lève une heure plus tôt ». Elle sermonne le monsieur qui se contente d’observer qu’il n’y a qu’un seul bus le matin (6h31) pour se rendre à Chalon, et un autre en fin de journée (18h01) pour rentrer, et c’est tout, et c’est vrai. Une fois que le bus est raté, c’est râpé.
En détention, du coup « ça se passe bien »
Et sinon, comment ça se passe, en détention ? Sans surprise, ça se passe « bien ». « J’ai demandé la bibliothèque, et une formation informatique justement, comme j’y connais rien, et puis marcher. J’ai eu deux opérations du cœur, je dois marcher. » Et il a demandé à voir un psychologue.
« … n’est pas en capacité de… ni de… »
La procureur demande son maintien en détention. « La victime est elle aussi une personne en quelque sorte, vulnérable. Monsieur n’est pas en capacité de réfréner ses pulsions. » (on lui reproche d’avoir saisi une femme par les épaules et de l’avoir attirée à lui pour essayer de l’embrasser, ndla)
« Par ailleurs, poursuit la procureur, il n’est pas en capacité de tenir un cadre. Il ne respecte pas ses obligations, ne vient pas à toutes les convocations. Bref, il n’en fait qu’à sa tête. »
Ça fait quand même pas mal de « n’est pas en capacité de ». On peut comprendre que la prison soit une alternative presque confortable dans ces conditions. C’est un comble, non ? La présidente a raison : la prison n’est pas un choix de confort, on n’a pas le droit de « choisir » la prison. La prison, on y est contraint.
Quelle vie faut-il mener pour en arriver à ça ?
« Il n’y a aucun risque de pression sur la plaignante : il ne la connaissait pas »
Maître Andali s’en rapporte, vu la position de son client qui préfère de loin rester enfermé et nourri, sans trajets infernaux à assurer, plutôt que de supporter à grand peine ses tracas matériels et ses incapacités.
L’avocate veut préciser une chose : « Cinq personnes ont été entendues comme témoins, elles n’ont rien vu, ne sont au courant de rien. Et monsieur ne connaissait pas la plaignante, il ne sait pas dire quel âge elle a, ni où elle habite. Il n’y a donc aucun risque de pression. »
Maintien en détention
Le tribunal renvoie l’audience de jugement à mi-février, si l’expertise psychiatrique est faite, ordonne le maintien en détention de cet homme qui semble bien âgé alors qu’il ne l’est pas.
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