Chalon sur Saône

Incendies à Chalon, criminel ou malade ?

Par Florence SAINT-ARROMAN

Publié le 04 Novembre 2025 à 04h51

Incendies à Chalon, criminel ou malade ?

On l’a quitté le 2 octobre sur le rejet de sa demande de remise en liberté*. Ce 3 novembre c’est le grand jour, il est enfin jugé pour plusieurs feux ou départ de feux à Chalon, en juin dernier. Il a reconnu les faits.

 Le jeune homme (né en juin 2023 à Chalon) a le teint cireux, très mauvaise mine. Il n'a toujours pas « d'explications » à donner sur ses actes et ses difficultés. L'audience est longue, car les magistrats veulent à tout prix obtenir de lui quelque chose de rationnel. Peu avant 16 heures la procureur requiert enfin mais se fait longue elle aussi pour faire état de sa propre incompréhension, car « il ne sait pas, il le dit lui-même ».
Le bâtonnier Benoît Diry le plaidera, incisif et élégant tout à la fois : « Ce que vous jugez aujourd’hui, madame la présidente, plus qu’un délinquant, c’est un symptôme. »

Ses actes : plusieurs feux et départs de feux, en juin dernier, au centre de Chalon, particulièrement dans l'immeuble de la Grande Rue où il vivait depuis deux mois, outre deux poubelles de ville, scellées à des poteaux, vers la place Saint-Vincent. On peut lire : https://www.info-chalon.com/articles/2025/08/28/102645/un-pyromane-chalonnais-a-l-origine-de-3-departs-de-feu-les-7-8-et-15-juin-dernier-au-tribunal/ 

Les faits, les explications du prévenu lors de sa garde à vue

Premier feu, le 7 juin, dans la cave de l'immeuble, une cave squattée (s'y trouvaient un matelas, un fauteuil, des détritus). En garde à vue (GAV), le jeune homme déclare : « J'avais bu, j'étais à bout de nerfs. »
Second feu, le lendemain, dans le local poubelle de l'immeuble. Il déclare, toujours en GAV, « j'étais sur les nerfs, j'avais bu et pris du cannabis ». Le local est entièrement noirci ainsi que l’intérieur d’un commerce en rez-de-chaussée.
Troisième intervention de la police et des pompiers, le 15 juin, il met le feu à une poubelle pour le papier. « J’avais fumé une cigarette et je l’ai jetée dans la poubelle. »
Le 30 juin, il détruit en y mettant le feu une poubelle de ville vers la place Saint-Vincent et environ 100 mètres plus loin un petit container. Il était « fortement alcoolisé ».

L’expert psychiatre conclut à une altération du discernement du jeune homme : « trouble bipolaire » couplé à un problème majeur d’addictions. « Il doit bénéficier de soins. »

« Ça vous fait quoi de voir ces photos ? »

La juge qui préside l’audience ne manque pas de talent pour interroger les gens. Elle est rigoureuse, ne laisse pas grand-chose passer, ses questions se succèdent. Elle s’engage sur le chemin de la prise de conscience et des préjudices causés, en particulier aux habitants de l’immeuble de la Grande rue. Elle montre une photo du local pour les poubelles, tout brûlé. « Ça vous fait quoi de voir ces photos ? – Ben… ça me choque un peu. »

« Du coup, avec l’alcool, je me suis dit ‘Vas-y ! Fais des conneries ! »

Bien sûr on lui parle comme à un adulte, mais il renvoie encore, comme aux audiences précédentes, l’image d’un enfant qui aurait peu de vocabulaire et qui serait tout perdu dans ce qu’il est lui-même.
« J’avais pas d’idée de faire des bêtises… Du coup, avec l’alcool, je me suis dit ‘Vas-y ! Fais des conneries ! » Ce qu’il fit, sans en vouloir à personne, et pire, en rentrant chez lui, au deuxième étage. « Je ne pensais pas que ça cramerait autant. »
La présidente le reprend sur son terme : il a commis « un délit ».

« J’ai fait, et refait et refait, jusqu’à ce que je me fasse shooter »

« Quand je fais une connerie, ça m’énerve encore, alors j’en refais une. Je me sens mal, en fait. »
Faits après faits, la présidente cherche l’étincelle, si on peut dire, qui déclenche le passage à l’acte. Il ne sait pas. Il voudrait tant sortir de cette prison qu’il dit des choses encourageantes du genre : « ça m’a fait réfléchir de pas recommencer. »

Sauf que si ça relève d’une pulsion, de quelque chose qui est complètement opaque à ses propres yeux, comment s’empêcher ? « J’ai fait, et refait et refait, jusqu’à ce que je me fasse shooter. » « Shooter » c’est le mot pour dire « interpeller, arrêter ». Comme dira son avocat : « Bien sûr qu’il fallait arrêter monsieur. »

« Quand je suis tout seul… » Faits commis les week-ends et la nuit

Les juges répètent les mêmes questions pour les deuxièmes faits et le prévenu se met à pleurer, parce que « je ne sais pas ». C’est comme si les magistrats exigeaient de lui une auto-analyse qu’il n’a pas les moyens de faire (d’ailleurs personne n’en serait capable, seul. Ndla). « Je ne sais pas. Quand je suis tout seul, je fais des conneries. » Les faits furent commis de nuit, pour la plupart, il ne dort pas ? Il dort mal, il fait des nuits blanches, « je me pose beaucoup de questions », ça l’empêche de trouver le sommeil.

« Parler avec les docteurs » fait partie du traitement, il y tient

« Si je ne me fais pas suivre, je me sens très mal. » Pour lui, se faire suivre, ça veut dire quoi ? demande une juge. « Ça veut dire avoir un traitement et parler avec les docteurs ». Il a bien dit « parler ». Tout ne se ramène pas à de la chimie, loin s’en faut. Il voyait un psychiatre, mais il ne prenait plus son traitement. 
En prison on lui donne un anti-dépresseur, il se sent mieux, plus calme, sur ce plan.

Abandon de soi 

Sur un autre plan, celui de l’incarcération et du milieu carcéral, il se sent super mal. La procureur dira : « On n’abandonne pas les gens, en prison. » Maître Diry lui répondra : « Lui, si. Il ne se lave strictement plus depuis des semaines. » La procureur dira : « C’est un choix qu’il fait, de refuser les soins. » L’audience ne raconte pas cela. Le prévenu ne donne ni à voir ni à entendre quelqu’un qui fait « des choix ». Une juge insiste une dernière fois : « Il n’y a que vous, monsieur, qui pouvez trouver des explications. Vous n’avancez pas dans la réflexion. » Il pleure.

Une insistance à la hauteur des inquiétudes

Toutes ces questions, cette insistance à vouloir qu’il devienne subitement autre qu’il est, sont difficiles à supporter, de l’extérieur, car c’est torturant pour ce garçon. Mais pour les juges, ce qui peut l’être, c’est de courir le risque de se faire rouler dans la farine, de mal évaluer la situation alors que le risque de récidive existe.

Le prévenu fait beaucoup répéter, ça agace

La procureur veut faire état des antécédents judiciaires du prévenu ainsi que des procédures pour lesquelles il est convoqué plus tard, puisqu’il dit ne pas avoir de casier. Elle se lance dans une lente « litanie » dira la défense. Le prévenu fait beaucoup répéter, ça agace. « Je n’entends pas » dit-il à la présidente. Son avocat intervient : « Je ne pose pas de questions depuis le début de l’audience, parce qu’il ne les comprend pas. Les questions sont difficiles, en fait. »

Le SDIS 71 demande le montant total du coût de ses interventions

Maître Duquennoy intervient pour la copropriété et demande un renvoi sur intérêt civil. Il demande une interdiction de paraître Grande rue et souligne « une très vive émotion » des habitants de l’immeuble. On l’imagine bien, tellement ça fait peur.
Le SDIS 71 demande le montant total du coût de ses interventions**, « le coût des moyens humains et matériels engagés ». Il y en a pour plus de 16 000 euros. « Par exemple, le 8 juin, 19 sapeurs-pompiers se sont déplacés, des casernes de Chalon, Givry et Chagny. »

29 mois de prison ferme requis

La procureur requiert pendant 20 minutes. Elle reprend pas à pas tout le parcours du prévenu, sous l’angle pénal, se risque à un peu de psychologie, et demande une peine de 24 mois de prison avec maintien en détention, la révocation de 5 mois de sursis avec incarcération immédiate, et un suivi socio-judiciaire pendant 5 ans (2 ans de prison à la clé si manquement).

La défense - « sur le fil entre le criminel et le malade »

« Je vous demande de vous pencher sur le malade plus que sur le criminel » plaide le bâtonnier qui essaie d’introduire un peu de discernement dans ce débat « sur le fil entre le criminel et le malade ». « J’étais presque dans un malaise devant sa difficulté à vous répondre. »
« Madame le procureur elle-même reconnaît que l’atteinte aux biens est tournée vers son propre lieu de vie, son foyer. Et il va se recoucher juste au-dessus. Madame l’assesseur cherchait le pyromane (par ses questions) : est-ce que ça lui fait plaisir de mettre le feu ? Or la pyromanie, c’est la manifestation matérielle d’un trouble psychique et purement psychique. Bien sûr qu’il fallait l’arrêter, mais l’expert conclut à l’altération. Or il y a eu un réveil familial, autour de lui : il peut être hébergé chez son père, en dehors de Chalon, dans une maison. Et l’employeur de monsieur n’était pas dupe, il écrit avoir eu le souci d’adapter son poste de travail à ses problèmes psychiatriques. Il y a bien une attention particulière à porter à monsieur. »

Décision : prison ferme puis suivi socio-judiciaire pendant 5 ans

Le tribunal retient l’altération et condamne le prévenu à la peine de 12 mois de prison avec maintien en détention, révoque 2 mois de sursis. Ça fait 14 mois dont seront déduit les jours de détention provisoire. 
Puis, 5 ans de suivi socio-judiciaire avec obligations de soins, de travailler, de vivre chez son père, d’indemniser les parties civiles, et interdiction de paraître Grande rue ainsi que d’une manière générale, à Chalon, sauf pour des raisons professionnelles. Interdiction de fréquenter les débits de boisson et de porter une arme pendant 5 ans.

Le SDIS 71 obtient la somme qu’il réclamait, à savoir 16 649 euros. 
50 euros pour la poubelle de ville. 
Renvoi sur intérêts civils en février prochain pour la copropriété.

FSA

* https://www.info-chalon.com/articles/2025/10/02/103786/tribunal-de-chalon-age-de-23-ans-incarcere-en-prison-il-ne-supporte-plus-et-demande-une-remise-en-liberte/ 

https://www.info-chalon.com/articles/2025/03/25/98443/tribunal-de-chalon-apres-les-incendies-de-voiture-de-chalon-un-chalonnais-a-la-barre/ 

https://www.info-chalon.com/articles/2025/08/28/102645/un-pyromane-chalonnais-a-l-origine-de-3-departs-de-feu-les-7-8-et-15-juin-dernier-au-tribunal/ 

** Loi Matras, du 25 novembre 2021. Avant cette date, la gratuité des secours ne connaissait qu’une seule exception : les feux de végétation, lorsque l’origine en était criminelle (et que le coupable était identifié, forcément). Depuis novembre 2021, cette exception s’est étendue à tous les incendies d’origine criminelle, c’est-à-dire les incendies causés volontairement. Les interventions de secours, le travail de sécurité civile, soit la sécurité des citoyens, ont un coût, « estimé en Saône-et-Loire, en 2024, à 94 euros par habitants ».