Chalon /autour de Chalon
Cour criminelle : plaidoiries au procès d’un ancien prêtre pour viol d’une mineure « On ne comprend rien à ce que dit monsieur T., à son verbiage »
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 03 Juillet 2026 à 21h06
« Il y a eu d'autres victimes, l'une était plus jeune que XX (la victime à ce procès) ne l'était. XX est la partie visible de l'iceberg. On a affaire à un prédateur sexuel ». Ce vendredi 3 juillet, jour des plaidoiries, des réquisitions, et du verdict au procès d’un ancien prêtre qui doit répondre de viol sur mineure.
« On a affaire à un prédateur sexuel », plaide donc maître Maryse Alié pour XX, victime d'agressions sexuelles et d'un viol commis par celui qui était prêtre au Cameroun, à la fin des années 1990.
Un prédateur sexuel qui adapte son discours à ce que sait son interlocuteur, comme nous l'avons constaté hier. D'une unique victime en Afrique, il est passé hier à "deux" victimes, après le récit de la seconde. Exit toutes les autres. « Il n'a cessé de de déplacer la frontière de ses aveux, toujours accompagnés d'une farandole de justifications. »
L’accusé avait mis un terme à ce qui était pourtant une obligation : suivre des soins psychologiques
« Il vous balade avec son soin psychologique » lance l'avocate aux juges qui composent la Cour.
Ce matin, on a appris que l'accusé, qui exhibait hier ses « deux psychologues » à l'appui de sa santé psychique et de son évolution à lui, avait mis fin à l'obligation de soins imposée dans le cadre du contrôle judiciaire, il y a... 2 ans. Ça vient renforcer le côté « ne respecte pas les cadres, les règles » de l'accusé.
« Il a créé une dette affective », « Il est pervers. C'était une gamine »
Bref, l’avocate belge, au parler plus détendu et vivant que celui auquel on est habitué dans les prétoires français, plaide « l'emprise », « un lavage de cerveau », « il a créé une dette affective ». « Sa fragilité, il en parle à tout bout de champ ... mais en fait c'est de la lâcheté ! »
« Il est pervers. C'était une gamine, elle ne savait même pas ce qu'était une fellation, elle ne connaissait pas le mot. »
« L'amour-amitié-sensualité-affectivité, pardonnez-moi mais c'est l'apologie de la pédophilie, hein ! ... Et, quand il peut plus nier les faits, il leur enlève leur portée sexuelle ! »
Quant au flou jeté par l'accusé sur l'âge de cette victime-ci : maître Alié estime que ça ne change rien à l'enjeu, « mais c'est important pour la victime que sa parole soit crue ».
Peine requise : 10 ans de prison et 5 ans de SSJ
Maître de Beauregard, pour la congrégation des frères de Saint-Jean demande essentiellement à la Cour que sa décision manifeste aux victimes mais aussi au-delà, que « un prêtre, ce n'est pas ça ».
Pierre Dufour prend la parole pour un exercice toujours difficile, après que l’avocate générale a demandé une peine de 10 ans de prison suivie d’un suivi socio-judiciaire (SSJ) pendant 5 ans (4 ans de prison en cas de manquement).
« On ne comprend rien à ce que dit monsieur T., à son verbiage »
Son client, l'accusé, est « un être qui vit à l'aune de ses propres règles, oui, mais : d'où parle-t-il ? » L'avocat plaide avec finesse et honnêteté un fait que les experts psychiatres n'ont pas éclairci : « On ne comprend rien à ce que dit monsieur T., à son verbiage. Manipule-t-il ? » Dès la garde à vue son flot de paroles perd les enquêteurs. Or, « ce langage de la sensualité, je l'ai déjà entendu il y a 11 ans. C'était celui de mon client (que maître Dufour assistait avec « le regretté bâtonnier Mathieu », ndla) ... et c'était un frère de Saint-Jean, et c'était le même langage, le même. On ne comprenait rien, et l'avocat n'avait pas de prise sur ce discours. Ce discours irrigue tous ceux qui voient le père fondateur (de la communauté des frères de Saint-Jean) comme Dieu sur terre. »
« La manière dont ce discours a pu coloniser les esprits... »
« Oui monsieur T. a un caractère impétueux, borné, entêté, mais il a, ancrée, cette conviction qu'il a pu à l'époque, faire du bien à celles à qui il faisait du mal. (...) Il n'est pas question de dire que cette doctrine dévoyée est à elle seule la cause... Je ne déresponsabilise pas monsieur T., mais on ne peut pas mettre cette discussion aux oubliettes. (...) Monsieur T. ne veut pas en parler, mais il a encore une dépendance à l'égard de celui qui lui a ouvert la voie. La manière dont ce discours a pu coloniser les esprits... comme un virus. Or cette doctrine-là s'est infiltrée dans un personnage qui était prêt à la recevoir et qui, par les carences qui étaient les siennes, allait entraîner des drames. »
« Un cocktail détonnant »
« A l'époque, la chasteté, c'était chacun pour soi et que chacun se débrouille comme il peut. Et voici ce fondateur qui répond : si, si, des portes peuvent s'ouvrir. » Pierre Dufour reprend les termes de la psychologue expert : « extrême fragilité affective », « extrême immaturité », « appréciation subjective de la réalité ». Et « ça fait un cocktail détonnant, quand celui-ci vient embrasser une doctrine de cette nature ».
« L’idée que les deux personnes ensemble se purifient et se font du bien est dans la doctrine du père fondateur »
L'avocat est convaincu, et certainement avec raison, que le prêtre à l'époque, n'a jamais eu l'intention d'être violent. « C'est difficile à entendre mais vous devez juger cet homme à l'aune de ce qu'il était. Imaginez le tiraillement de cet homme qui se fixe des limites : juridiquement ça ne change rien, mais l'idée que les deux personnes ensemble se purifient et se font du bien*, elle est dans la doctrine du père fondateur. Je suis certain que monsieur T. était inspiré et convaincu de cela. »
Ne pas incarcérer un homme déjà âgé
Enfin, l’avocat plaide contre l’incarcération d’un homme qui va sur ses 70 ans, qui ne représente plus un danger pour quiconque, qui vit en ermite, et en prison, en lieu et place d’une thérapie digne de ce nom on lui donnera « des cachets ». Et puis les faits sont anciens, on ne peut pas les juger comme s’ils venaient d’avoir lieu, « La justice doit passer, mais la justice n’est pas vengeance. »
L’accusé demande pardon, dérape, digresse
L’accusé a la parole en dernier. « Je veux suivre le conseil qui m’a été donné hier par K (la jeune femme que le prêtre avait placée dans une famille***) : « Demande pardon et tais-toi. » Donc je demande pardon pour la troisième fois à XX et à (la victime prescrite), que j’aimais beaucoup et … » Et au lieu de se taire il dérape sans attendre, évoquant la grande affection qu’il avait pour la grande sœur et les parents de la victime prescrite, qui n’avait certainement pas besoin de cette piqure de rappel. Puis il palabre, c’est pénible à écouter, il digresse, revient à son point de départ. Bref, la Cour se retire pour délibérer.
FSA
* Cf. page 267 du rapport d’enquête et d’analyses produit par la communauté des frères de Saint-Jean en 2023 : « …l’existence de telles relations, et surtout leur approbation par le père M.-D. Philippe, a constitué un terreau pour les abus sexuels, car elles ont contribué à brouiller dans les consciences certaines caractéristiques de la vie religieuse. Les mêmes justifications auraient pu être données que dans les abus1 : « c’est une grande grâce », « cela va vous purifier », « vous aidez un frère à porter son sacerdoce », « votre relation est à l’image de celle de Marie et Jean », « l’amitié aide à découvrir Dieu », « l’amour spirituel assume l’amour sensible », etc. »
https://freres-saint-jean.org/wp-content/uploads/sites/2/2023/06/Comprendre_et_Guerir_Juin_2023.pdf
On peut lire :
** https://www.info-chalon.com/articles/2026/07/02/111820/cour-criminelle-un-ancien-pretre-est-juge-pour-viol-d-une-enfant-il-y-a-28-ans/
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