Chalon sur Saône
Hommage à Nicolas Vernay : « de ses choix, il s’était fait une conduite »
Par Florence SAINT-ARROMAN
Publié le 07 Juin 2026 à 21h14
Alors qu’on scrolle le fil d’Info-Chalon.com, on reconnaît Nathalie Vernay, en photo, au micro de la commémoration à l’école Jean Moulin. C’est ainsi qu’on apprend la disparition de son frère, Nicolas Vernay. Choc et douleur.
Nicolas nous avait conviée début janvier à un spectacle programmé le 13 février. Le résultat d’un travail avec des jeunes gens confiés à l’ASE, leurs paroles. Nicolas estimait capital de permettre, à certains, à ceux qui avaient envie, d’accéder à d’autres dimensions de la vie : la dimension artistique et la dimension subjective.
Il avait à cœur de leur proposer cette voie, pour les aider à étoffer leurs existences d’autre chose que de la vie ordinaire. Nicolas était conscient que l’éducation, certes, est nécessaire pour se socialiser, mais que ce n’est pas par là qu’on s’humanise. Qu’est-ce qui humanise un petit d’homme ? Sacrée question.
Nicolas nous avait beaucoup parlé de ce projet en voie de finalisation, et de son estime pour le travail fourni par ces jeunes gens. On avait dans l’idée d’en écrire quelque chose. Mais il n’a pas rappelé et on a manqué ce rendez-vous parce que nous ne l’avons pas rappelé non plus. Et six mois plus tard, douleur. Nicolas n’est plus, depuis un funeste jour de janvier.
S’il est là où nous nous trouvons, comme disait le poète, nous voulons, avec une discrétion qui était celle de Nicolas tel que nous l’avons connu, lui rendre un hommage. Maladroit, imparfait, forcément, mais nourri du fond de la tendresse qui était la sienne, sans la moindre feinte, lorsqu’il accompagnait la mort des siens, proches ou moins proches, peu importe. Il lançait des mots comme autant d’enveloppes protectrices de ce qui lui était précieux : la fidélité et une douceur dans ce qui pourtant nous est le plus violent à supporter. Une douceur, parce que c’est tellement violent.
Nicolas était indéboulonnable sur ses positions, positions de valeurs qu’il mâtinait d’une pointe de punk. « Nous on est punks » disait-il. Ben oui. Et ça lui conférait une saveur inimitable : ce mélange de classicisme, de droiture, de goût pour la chose publique, et d’amour pour ce qui déjante un peu. Pour le rock, l’art, la photo, la danse, et des personnalités si différentes de la sienne, qu’il savait rapprocher de lui avec élégance.
Sa fidélité obstinée se lit dans tous ses engagements, s’entendait dans sa façon de parler de ses amis, ceux de Jugy, de Chagny, de Laives, ceux du rendez-vous estival annuel, d’un peu partout sur le territoire, et puis sa façon de parler de ses parents, de sa sœur et de ses nièces, de sa fille, puis du bébé récemment né. Il avait le souci des autres. Ce souci n’était pas feint non plus.
Fidélité, donc, et éthique. La politique l’avait quitté, disait-il, il n’avait pas délaissé pour autant ses positions. Président de l’ANACR à Chalon-sur-Saône, cofondateur du festival Europocorn (à Mervans !), élu MGEN 71, membre du conseil d’administration de la société des amis du musée Nicéphore Niepce, il avait aussi animé des « café philo » dans sa jeunesse et caressait le projet de créer des « café philo-justice » avec nous : espace de paroles libres et de réflexion, histoire d’alimenter, même un tout petit peu, un terreau social en carence de nutriments. On cite Nicolas : « L’intelligence est collective, aidons-là à se structurer. »
Tenir, tout est là. Tenir et s’inscrire dans le tissu social pour y perpétuer ce qui permet de vivre les uns avec les autres, avec une exigence qui n’a jamais rien cédé, et n’aurait jamais rien cédé (c’est une certitude) aux vibes actuelles (qui consistent à vouloir vivre entre soi, au prix de l’exclusion de pas mal d’autres qui ne sont pourtant pas moins humains que nous. Renvoi à la question : qu’est-ce qui humanise un humain ?). On veut saluer l’éthique qu’il avait faite sienne.
Fils de la République et d’une famille d’instituteurs, il revendiquait cette filiation qu’il avait, adulte, re-choisie. De ses choix, il a su se faire une conduite. On veut honorer cela. Ce n’est pas si courant que ça en devienne banal, loin s’en faut.
Il avait fait philo, comme on dit, nous aussi. Ses références tiraient du côté bachelardien – c’est ainsi qu’il aimait son logement, « de la cave au grenier » -, les nôtres sont résolument nietzschéennes. On se réconciliait autour de Deleuze. Nicolas n’aimait pas le conflit qui ne trouve pas de résolution, alors on trouvait un terrain d’entente et le dialogue ne s’éteignait pas.
Ce qu’on veut dire, aussi, c’est qu’avec ça, il était constamment dans l’effort, il se mettait au travail lui-même, savait réviser une assertion, corriger quelque chose, éventuellement, pas toujours, pour privilégier ce qui pouvait circuler entre lui et les autres. Nicolas Vernay ne manquait pas d’esprit critique, loin s’en faut, mais il avait décidé que la possibilité de se parler devait l’emporter sur les susceptibilités égotiques, c’est là que sa tendresse intervenait.
Par les temps qui courent, une telle personnalité ne peut que manquer au paysage public qui, gavé, lui, d’une violence qui semble ne pas toujours se connaître, est au bord de toutes sortes de ruptures.
Notre peine est immense. Nous nous associons à celle de ses proches, famille et amis. En mémoire de Nicolas, soyons fidèles au socle républicain, défendons l’Etat de droit. Soyons punks, rocks, poètes, aussi. Avec émotion on l’entend encore lancer, dans la seconde qui précédait la vanne : « Oh moi, tu sais, les pouets … »

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